LE DRAME DE JUSTINIAC

 

APRÈS LE DÉBARQUEMENT

Le 31 mai 44, un message important fut entendu, provoquant un mouvement de joie parmi les membres de l’équipe des parachutages :
« La forteresse volante a quatre moteurs... »
Ces messages codés n’avaient aucune signification pour la plupart des Français, mais pour les initiés, ils savaient que le débarquement allait se réaliser.
« Les Alliés vont bientôt débarquer ! » pensèrent-ils. Les jours suivants parurent interminables.
5 juin 1944, le soir. « Ici Londres... Les sanglots longs des violons de l’automne bercent mon coeur d’une langueur monotone...» Ce n’est que le lendemain à midi que nous eûmes confirmation par la radio de Vichy.

Les jours qui suivirent, on vit une effervescence dans Saverdun et dans les bois.
« Les Alliés ont débarqué en Normandie ! ... »
Tout le monde crut que le jour J était venu. Malgré les ordres des chefs, les supplications des parents, les conseils des amis, ils ont tout quitté pour jouer à la petite guerre.
Malgré quelques bons conseils, de nombreux jeunes réfractaires au Service du Travail Obligatoire qui se cachaient dans les bois (certains depuis 1943) et qui n’avaient pas pu partir pour l’Espagne (comme Louis Maurette, Jean Delpech et bien d’autres) se regroupèrent. Sur une population de 3000 habitants, ils furent une trentaine.

José Alonzo, alias "Commandant Robert", chef d'Etat-Major des 3 bataillons de guérilleros de l'Ariège avait entendu dire que Saint-Martin avait un dépôt de 20 tonnes d’armes. Son but était de le contacter pour qu’il lui donne quelque chose. Il aurait cherché où il planquait ces armes et il les lui aurait piquées car il n’en faisait rien. Saint-Martin l’attendait chez lui. Le gendarme lui avait porté un paquet contenant deux mitraillettes (pleines de graisse mais bien emballées) et 6 grenades. Il repartit avec ce paquet sous le bras vers le Pas du Portel… Cela s’est passé le 22 avril 1944, le soir où l’État-major des guérilleros fut attaqué par les Allemands…

Le 6 juin 1944, Paul Dedieu, les gendarmes Saint-Martin et Tribouillet décidèrent d’enlever toutes les armes stockées à la brigade. Dedieu et son ami Adrien Pech, chauffeur à la Minoterie Mercier, conduisirent un camion pour aller les porter à Malba (commune de Canté). Pour d’autres déplacements, ils utilisèrent aussi une camionnette Peugeot ou une ambulance de l’armée récupérée.
La brigade de gendarmerie de Saverdun fut abandonnée par la plupart des gendarmes qui avaient gagné le maquis. Cette situation risquait d’amener des représailles. C’est alors que quelques gendarmes furent chargés de rejoindre la brigade tout en restant en relation étroite avec le maquis. Montpezat vint leur faire une visite. Quelques jours après, ils étaient déjà trop nombreux.

Le 8 juin, Saint-Martin est allé voir Alonzo avec sa femme et un de ses hommes. Il venait lui proposer de faire la paye de la gendarmerie de Pamiers qu’ils partageraient. Les guérilleros et quelques FTP sont arrivés entre les deux passages à niveau de Pamiers. Ils ont attendu en vain Saint-Martin et son équipe près de celui de Mirepoix pendant une heure. Puis ils y sont allés. Ils sont rentrés dans la caserne. Les élèves-gendarmes étaient assis par terre. Alonzo leur a fait la caisse. Les résistants ont chargé les camions de chemises, de chaussures… Alonzo leur a proposé de venir au maquis avec eux. Personne n’a voulu venir. Les maquisards sont revenus dans leur repaire.

Un autre personnage très effacé et très discret a été actif : le capitaine Gaston Delache, commandant cantonal de l’Armée Secrète, ancien pilote d’escadrille. Il avait réussi à créer dans le camp du Vernet un service de surveillance. Il fut contacté par De Pablo, prisonnier espagnol, commissaire politique de l’organisation militaire et commandant du quartier B du camp du Vernet, en vue de la libération du camp. Ils avaient prévu la neutralisation des gardiens. En effet, le capitaine Delache dirigeait une quinzaine de personnes, attachées dans leur majorité au service de surveillance. Après chaque évasion, il y eut un perfectionnement du système de sécurité du camp. Il fallait prévoir l'évasion en plein jour de l'adjoint de De Pablo, Alfonso Gutierrez. Il devait faire les préparatifs en vue de la libération du camp en l'attaquant de l'extérieur. Il s’évada le 11 mai 44, rejoignit la ferme d’Andaure où il séjourna quelque temps chez François Lissarte avant de rejoindre le maquis du col du Portel sous le nom d’Alberto. Il reçut le commandement d’une brigade de guérilleros espagnols à la tête de laquelle il se distingua lors des combats qui précédèrent la libération de Foix.
Mais les Allemands éventèrent leur plan, occupèrent le camp et évacuèrent les milliers de détenus du camp vers les camps de concentration allemands de fin mai à la mi-juin 44.

Un jour qu’il devait se rendre en train à une réunion secrète importante à Carcassonne, Delache fut prévenu par Louis Donat (qui servit d’agent de liaison pour Pierre Dumas) qu’il serait arrêté à Matabiau. Le capitaine le remercia et fit demi-tour.
Mais ses jours étaient en danger. Martinez, à la tête d’une troupe de miliciens de Foix, a demandé à Georges Marty, baïonnette sur le ventre, de les amener chez Delache. Ce dernier habitait rue du quai. Sa femme eut tout juste le temps de se glisser sous le lit.
« Vous voyez bien qu’ils n’y sont plus ! » disait Marty.
Quand les miliciens furent partis, il emmena la femme du capitaine chez Elysée Delpech qui habitait 19 rue Porte du Bois et qui ira la cacher chez un cousin à Grépiac. Delache se cachait alors chez les Marty à la ferme ‘Bergun’.

Les groupes se firent plus nombreux et plus actifs. Saint-Martin prit le commandement du maquis de Malba dans les bois de Canté. Dans les bois de Canté, l’effectif devenait trop important. Ils étaient repérés. Ayant appris que le maquis de Malba était susceptible d’être attaqué par l’occupant, le lieu ne présentant aucune sécurité, il fut décidé de son transfert dans un autre secteur. Il fallut se déplacer.
Ils déménagèrent dans la nuit aux environs du 12 juin 1944. Le gendarme Saint-Martin, son épouse et 7 camarades s’arrêtèrent au château de Mme Arqué à Justiniac. Les autres continuèrent jusqu’à Piquetalent.
Ce dernier groupe était composé d’une vingtaine de maquisards. Les frères Paul et Roger Dedieu, les gendarmes Letellier, Paillole... et les gens du maquis d’Auterive (P.Berthoumieu, P.Canal, G. et R. Delpy, H.Gimbrède, R.Pagès, M.Pédoussaut, M.Soulan), qui ont fait sauter 17 pylones de la voie ferrée entre Cintegabelle et Saverdun, préféraient être à l’abri au fond d’un bois, plutôt que d’être trop près de la route, ce qu’ils trouvaient trop dangereux. Louis Lafont était hébergé à la ferme de Piquetalent. D’autres rejoindront le maquis des FTPF communistes mieux organisés (G.Dupleix, C.Cortex, J.Sanchez... ) à Vira.
À Justiniac, y restaient M.Saint-Martin Laurent et sa femme Josette, Orsini Joseph Antoine, Pierre Maurette, Auguste Belbèze, Gorlier Louis, Joseph Bélondrade, Jean Roucal... Ils avaient récupéré quelques mitraillettes (peut-être à Notre-Dame?) et faisaient la loi dans la région. Quand ils avaient besoin de quelque chose, d’essence, de cigarettes ou de ravitaillement, ils arrivaient avec leurs armes. Chez certains, ils étaient bien accueillis :
« Prenez ce qu’il vous faut ! Prenez cette bouteille de ‘Pastis’...
- Tenez l’argent. Mais ne dites pas qu’on vous a payés car vous seriez traités de complices. Dites-leur qu’on vous a volés. »
Chez d’autres, cela se passait moins bien. Certains n’aimaient pas les résistants qu’ils accusaient de ‘voleurs’ ou de ‘terroristes’ car ils n’étaient pas du même bord.

Chez un Italien, Bisognin, ils lui prirent 25 litres d’essence dont ils avaient besoin pour leurs voitures et ils le tabassèrent en le traitant de collaborateur. Ils l'emmenèrent quelque temps dans le château de Justiniac pour faire la cuisine (c'était un spécialiste des pâtes). Puis ils le relâchèrent. Mais il était surveillé jour et nuit par des résistants qui se planquaient dans les bois près de Sinafé qui était sa résidence principale.
Quelques jours plus tard, deux homes, un blond et un brun, vinrent à Sinafé pour demander la route pour aller au maquis car ils voulaient (soi-disant) y entrer. Les Allemands leur auraient pris leurs papiers mais ne désiraient pas partir au S.T.O. en Allemagne. Des ouvriers de M.Bisognin et son maître-valet, Hernandez Joseph, les y accompagnèrent. Ces deux hommes y restèrent 2 ou 3 jours. En fait c'étaient des miliciens qui voulaient s'infiltrer dans le maquis.

 

LE MASSACRE DE JUSTINIAC

La veille

Le dimanche 25 juin 44, on entendit les avions alliés bombarder les terrains d’aviation de Blagnac et de Francazal près de Toulouse. Il paraît qu’il y eut plus de 300 avions ! La terre tremblait.
Vers 17 heures, une moto arriva à Justiniac : c’était un agent de liaison. Il demanda Saint-Martin. Il le prévint que la Gestapo de la Haute-Garonne était au courant de l’existence de son maquis et qu’ils allaient l’attaquer. Le gendarme donna l’ordre de remplir les réservoirs d’essence des voitures. Ce que firent immédiatement deux jeunes gens (dont l’un s’appelait Guy Landes).
Ce soir là, M.Maurette était allé au café Bousquié au Vernet. Un Espagnol très élégant (il sera abattu par des F.F.I. dans la gare du Vernet après la Libération) lui dit :
« M.Maurette, faites-les partir vite de Justiniac. Demain, il sera trop tard. »
Arthur y est allé, ils n’ont pas voulu l’écouter.

La veille du massacre de Justiniac, M.Cussol Rigobert, maire de Durfort, Lestrade Roger et Étienne Lacko de ‘Rouget’ arrivèrent vers 20h30. Ils conseillèrent à Saint-Martin et son équipe de partir. Celui-ci leur promit qu’ils partiraient dès l’aube. Ils leur offrirent quelques petits cadeaux : M.Lacko reçut un paquet de tabac gris. Les visiteurs et Bélondrade Joseph repartirent chez eux vers 23 heures.

Mme Alonzo Marthe, alias "Suzanne" dans la Résistance, était agent de liaison entre le chef FFI de l'Ariège, Camille Souyris, alias "Aubert" ou "Florian", et Toulouse. Elle vivait dans la peur, comme tous ceux qui faisaient partie de la Résistance. Elle se sentait traquée où qu'elle aille.
Un jour, elle attendait Souyris dans un restaurant de Saverdun quand elle entendit parler de "terroristes" qui étaient à Justiniac, qui allaient et venaient dans les bars... Affolée, elle ressortit et alla voir Alexandre Castex, son contact à Saverdun. Elle lui expliqua qu'ils n'étaient plus en sécurité car trop de gens savaient où ils étaient. Elle prit la décision de les prévenir. Elle enfourcha son vélo et arriva à Justiniac. Là, elle trouva deux gars en train de dépecer un veau.
Tout à coup, Saint-Martin, sa femme, Bélondrade et Souyris arrivèrent en voiture. Elle persuada ‘Aubert’ du danger qu’ils couraient. Devant elle, ‘Aubert’ leur donna l’ordre de partir immédiatement. L’un d’entre eux voulait continuer de dépecer son veau. Elle lui rétorqua : « Il vaut mieux faire maigre que de dépecer le veau ! »
Ils discutèrent jusqu’à minuit-une heure du matin. Suzanne et Souyris repartirent à Saverdun où ils travaillèrent jusqu’à deux heures et demie. Au petit matin, ils entendirent du remue-ménage. Ils eurent des inquiétudes hélas ! justifiées par les faits. Ils furent les derniers à les avoir vus vivants.

Au lever du jour

La sentinelle Roucal prit son poste vers 2 heures. Mais dans la nuit, avec la fatigue, il s’endormit. Il était de garde au bout du bois d’Escarrabillat pour voir la côte de Brie-Justiniac d’où pourrait venir le danger.

Mais les Allemands passèrent par la route venant de Canté où ils s'arrêtèrent à Sinafé. Ils réquisitionnèrent Bisognin Louis et Tenas Joachim, son ouvrier agricole espagnol. Ils ont fouillé partout dans la maison. Ils se firent guider par ces deux personnes jusqu'à Justiniac.

Sous la conduite du capitaine Gross, de la 10° compagnie du 3° bataillon du régiment SS.Deutschland "das Reich" basé à Venerque (Haute-Garonne), ils encerclèrent le château de Justiniac.
Vers 5 h, Roucal est réveillé par la première bombe qui tombe près du château où dormait encore le groupe de F.F.I.. Un second obus toucha l’édifice qui était cerné par les Allemands. Leur canon était posté devant la ferme de l’Oustalou, où vivaient les Sentenac, près de l’autre château appartenant à M.Vergé. Toute résistance était impossible. De plus, les nazis (dont l'adjudant Fischer) envoyaient des bombes lacrymogènes. Les jeunes résistants durent se rendre.
Pendant ce temps, la sentinelle, voyant la situation trop compromise, prit la fuite à travers champs et bois en direction d’Esplas. Il profita du fait que les Allemands entouraient le château en tournant le dos à l’endroit où il était, pour se jeter dans le blé de M.Pélata, le propriétaire de la ferme d’Escarrabillat. Il y abandonna sa mitraillette que le jeune Guy Landes, apprenti chez M.Pélata, trouva après le départ des Allemands. Plus personne ne revit Roucal.

Les boches essayèrent de faire parler les résistants. Ils voulaient savoir où se trouvaient les autres membres du groupe et surtout le lieu où se trouvait le chef du maquis de Saverdun, le docteur Georges Durin, alias "Vadier" dans la Résistance. Ce dernier hébergé au presbytère de l'église d'Esplas à 2 km de là avait bien pris soin de ne pas dévoiler sa présence à ce groupe, le trouvant trop près de sa planque.

Comme Laurent Saint-Martin, assailli de questions, ne répondait rien, ils s'emparent de lui, le passent "à tabac", frappent de toutes leurs forces avec les poings, crosses de fusils... Toujours sans un mot, Laurent Saint-Martin ne leur livre aucun de ses secrets.
Alors pour être plus efficace, le traitement infligé se fait plus violent. Le malheureux est pendu par les pieds à une branche d'arbre, pieds et mains liés derrière le dos, un de ses tortionnaires lui ouvrant le ventre d'un coup de baïonnette, sous les yeux de son épouse Josette à qui il lance cette recommandation sublime : "Au moins ne dis rien ! "
Elle ne parlera pas, pas plus que Laurent dont le supplice se poursuit et qu'elle ne peut supporter plus longtemps. Alors elle tente de supplier ses bourreaux d'arrêter de frapper son époux Laurent au nom de son enfant.
Devant leur indifférence et leur cruauté sans limite, elle s'élance sur l'un de ses tortionnaires et lui laboure le visage de ses ongles. Une balle tirée par le caporal Largenmuller, jeune Alsacien de 20 ans, interprète, l'atteint à la mâchoire. Evanouie un long moment, elle eut la volonté et le courage de se précipiter à nouveau sur son bourreau. Une nouvelle balle, tirée dans la nuque, mit fin à son martyre.
Son mari aussi a succombé aux cruautés raffinées et aux mutilations qu'il a subies. Malgré la torture et les coups, ils ne dirent rien. Heureusement pour l’équipe des parachutages de Taillebrougues et les jeunes réfractaires de Saverdun. S’ils avaient parlé, il y aurait eu beaucoup plus de morts !

Le capitaine Gros fit exécuter les résistants sans jugement : il fusilla le premier, le capitaine Hausser tira sur le second, le troisième est laissé à l'adjudant Hiss, le caporal Largenmuller se chargea d'achever Josette Saint-Martin. Ils furent détroussés et le château fut pillé.

Ils furent abattus près de la route où s’élève aujourd’hui la stèle commémorant ce massacre. Sur ce monument est gravé ce texte :


« PASSANT , SOUVIENS-TOI...
Ici tombèrent le 26 juin 1944 assassinés par les barbares nazis six braves luttant pour la Libération de la France. »

HONNEUR à

SAINT-MARTIN Josette
SAINT-MARTIN Laurent
ORSINI Joseph Antoine
MAURETTE Pierre
BELBEZE Auguste Henry
GORLIER Louis

 

Mais à ce moment-là, les Allemands n’avaient exécuté que 5 personnes. Il manquait Pierre Maurette. Ils investirent tout le village. Dans la ferme d’Escarrabillat, ils surprirent M. et Mme Pélata et le jeune Guy Landes (14 ans). Un Allemand parlant français se saisit du jeune homme, le mit contre un mur, le menaça de son arme pour le faire parler. Mais Landes n’avoua pas ce qu’il savait, faisant semblant de ne rien comprendre. L’Allemand le frappa. Mme Pélata pleurait à chaudes larmes... mais Landes ne dit rien malgré la peur au ventre qui le tenaillait. Il ne dut sa survie qu’à la présence de Bisognin qui assura qu’il ne faisait pas partie du maquis. Le couple Pélata avait un fils au STO en Allemagne qui travaillait pour les Allemands. Les lettres retrouvées par l’officier les sauva. Mais ils embarquèrent Adrien Pélata. Heureusement qu’ils ne virent pas le poste récepteur qu’il avait sur sa commode et les batteries dans l’armoire !
Toute personne passant dans le village se faisait arrêter :
- le facteur Jean Séguéla qui réussit à s’enfuir dans un petit chemin passant sous le château près de la mare,
- l’instituteur Desarnaud qui se rendait à l’école fut longuement interrogé avant d’être relâché grâce à l’intervention d'un milicien,
- le curé D'Esplas du village de Justiniac.
Tous les habitants se terraient chez eux. La famille Sentenac fut obligée, sous la menace d’une mitrailleuse, de rester chez elle. Ils lui prirent plusieurs provisions de bouche dont un cochon.

Mais Joseph Bélondrade, qui faisait partie du groupe de Saint-Martin, revenait de Saverdun avec le lait et le pain comme d’habitude dans la Citroën noire de M.Gil, une traction 11 CV, démunie de plaques minéralogiques (c’était un signe particulier qui aurait pu attirer l’attention des services d’espionnage de l’époque et provoquer sa filature). Dès son arrivée à Justiniac, sous la ferme d’Escarrabillat, il fut intercepté sur la route dans sa voiture et frappé à coups de crosse des armes des nazis. Quand il fut à moitié mort, ils l’ont mis dans une Jeep.
En même temps, fut intercepté un certain ‘Jean Paul’ (Jean René Martin ? ou Jean Joseph, professeur de philosophie ?) qui devait remplacer le gendarme Saint-Martin comme chef du maquis et réorganiser son groupe de F.F.I., trouvé trop voyant. Hélas trop tard ! Il fut embarqué.

 

A Piquetalent

Mais les Allemands n’avaient toujours pas trouvé Pierre Maurette dont les parents habitaient Piquetalent. Pendant qu’un groupe finissait de ratisser Justiniac, un détachement de 17 véhicules prit vers 8-9h le chemin de Piquetalent sous la direction d’Adrien Pélata, contraint et forcé. Celui-ci réussira à ‘s’égarer’ dans l’espoir que cela permette aux résistants d’être prévenus et de s’enfuir.

À Saverdun, le convoi fut bloqué involontairement rue des Ecoles par une moissonneuse-lieuse que manoeuvrait M.Donat avec ses ouvriers. Ils eurent le temps d’apercevoir dans une voiture le corps ensanglanté de Joseph Bélondrade, un certain ‘Jean Paul’ contrôleur du maquis qui avait séjourné quelques jours chez son voisin Elysée Delpech et un homme qu’il ne connaissait pas (peut-être un dénommé Rastoul de Sainte-Colombe qui allait chercher du lait aux Tilleuls chez M.Vert).
En haut de la côte de La Bourdette, une estafette à moto fit mettre sur le bas-côté Paul et Paule Lanta qui étaient partis amener une vache à saillir aux Cantous. Affolés, ils virent cette colonne se diriger vers Taillebrougues. La vache fut mise dans une étable au Château chez Léon Jalibert. Ils descendirent se réfugier, le coeur serré, chez leur tante Louise Couderc en ville.
Un peu plus loin, les Allemands rencontrèrent Antoine Martinou au Petit Paris à qui ils demandèrent le chemin de Piquetalent, en le menaçant avec un fusil-mitrailleur sur la poitrine.
« C’est là-bas, au coin du bois. » avoua-t-il à contre-coeur.
Il en sera malade jusqu’à ce qu’on lui apprenne que personne ne fut exécuté. Il avait reconnu Joseph Bélondrade dans une voiture. Dès que les Allemands furent passés, Antoine Martinou et sa fille Marinette se précipitèrent dans le poulailler, en sortirent deux barriques de 300 litres d’essence chacune qu’ils roulèrent sur le pré en pente vers le ruisseau. C’était le ravitaillement d’essence pour le maquis (alors qu’ils n’avaient ni voiture, ni tracteur !). Quant aux parachutes, ils étaient entreposés dans une ruche vide au milieu du rucher.

« La terre tremble encore aujourd’hui, dit Léon Pons à Jules Laborde tout en continuant de faucher les blés. Ils doivent bombarder Toulouse comme hier. Entends ce bruit !
- Ce n’est pas le même... Regarde ! Une colonne d’Allemands !
- Faisons comme si de rien n’était. »
Le convoi passa près d’eux sans ralentir à trois mètres des parachutes entreposés sous le pin parasol...

Un peu plus haut travaillaient Arthur et Raymond Maurette en train de moissonner un champ d’avoine qui descend vers la Jalousie. Raymond vit le convoi. Son premier réflexe fut de s’enfuir.
« Reste là ! lui dit son père. Travaille comme d’habitude ! »
Puis discrètement, ils dételèrent la lieuse en tremblant comme des feuilles. Ils n’eurent que le temps de laisser leur paire de boeufs tout attelés à Angèle Laborde avant de s’éclipser vers le bois où ils prévinrent le maquis dont une partie l’avait déjà été par Roger Dedieu posté en sentinelle en haut du bois de Notre-Dame. Tous les avaient entendus monter. Ils ont eu le temps de camoufler le matériel qu’ils n’avaient pas encore rangé à l’aube, dès qu’ils avaient entendu les coups de canon. Puis ils se sont enfuis en suivant le ruisseau de l’Ansonne. Pour que les Allemands ne trouvent rien, Mme Maurette eut le temps de jeter tout ce qui ne flottait pas dans la mare : le repas qu’elle était en train de préparer pour les jeunes maquisards du bois d’à côté.
Le side-car qui ouvrait la marche précédait 16 automitrailleuses et camions chargés d’une vingtaine d’hommes armés de fusils, de mitrailleuses... Ils sont montés à moitié de la côte de Piquetalent pour encercler la ferme. Puis ils ont pris la métairie d’assaut.
Ils n’y ont trouvé que Juliette qui descendait dans son tablier des petits canards pour les faire manger.
« Ferme de Piquetalent ? demanda un jeune officier qui parlait très bien le Français. Vous logez et nourrissez le maquis.
- Quel maquis ? Ah ! Non ! répondit Juliette Maurette. Ma maison est ouverte, vous n’avez qu’à fouiller. Ici, il n’y a personne.
- Fouillez partout ! ordonna l’officier à ses soldats.
- Mais je les ai vus mercredi ou jeudi, ajouta-t-elle pour calmer son hôte.
- Vous leur avez donné à manger ?
- Oui, je leur ai donné un morceau de pain et un peu de lait. Ils étaient armés. Je ne pouvais pas faire moins.
- Où sont-ils partis ? - Par là. » leur dit-elle en désignant le côté opposé, dans la direction de La Grangette.

Pendant que les boches fouillaient sa maison sans rien trouver, 2 ou 3 véhicules dont une voiture blindée avec une mitrailleuse encerclèrent La Grangette. Ils entendirent du bruit du côté du bois. C’était Salvueña dit ‘Faustino’ qui faisait du charbon de bois. Les Allemands commencèrent à lancer des grenades et à tirer sur le pauvre homme qui criait d’arrêter. Il se rendit. Ils l’ont fouillé. Après avoir compris leur méprise, ils le relâchèrent.
Ils sont allés chez Bertola, un gentil italien qui avait fui le fascisme. Il a dit qu’il n’avait rien vu. Puis ils sont tous partis.
Quant à Robert Bélondrade qui était occupé à relever les branches dans sa vigne, il se cacha discrètement dans le bois attenant. Ce n’était pas le moment pour ce jeune réfractaire au STO de se montrer.
Tous les gens du plateau avaient eu chaud ! Il aurait suffi qu’un maquisard de Justiniac parlât et il y aurait eu des dizaines de morts et des fermes brûlées. Il aurait suffi que, lors de leur fuite, en entendant les détonations, certains jeunes maquisards qui venaient de quitter la ferme reviennent, pensant que les Allemands massacraient la famille Maurette. Heureusement, les plus calmes les retinrent et les firent partir dans les bois. Il aurait été inutile qu’ils interviennent : les représailles auraient été plus graves.
Ils longèrent la bordure du bois, parfois en rampant pour ne pas être vus. Ils se replièrent vers d’autres bois et certains marchèrent pour se retrouver près d’Unzent au fond d’un bois où ils passèrent la nuit sous un violent orage, les vêtements trempés, n’ayant rien à boire ni à manger. Le lendemain, Paul Lanta et Arthur Maurette partirent dans les bois à leur recherche et les ramenèrent à Piquetalent où ils ne restèrent que quelques temps. Ils repartirent après les avoir remerciés et dit toute leur sympathie dans leur malheur.
Ils quittèrent le secteur. Ils essayèrent de passer l’Ariège au château du Vigné. Mais avec la nuit, ce fut impossible car ils avaient leur matériel et leurs armes. Ils firent le tour par Sainte Colombe. C’était vers 4 heures du matin. Ils passèrent un par un sur le pont de Saverdun. Ils décidèrent de s’arrêter à Jeanne Petite chez les parents de Paul et Roger Dedieu. Ils étaient 18 dans un grenier du haut de la ferme. Il y avait là les frères Dedieu, les huit d’Auterive (Berthomieu, Canal, les frères Delpy, Gimbrède, Pagès, Pédoussaut, Soulan) et quelques autres... Ils y restèrent jusqu’au 28 au soir. Puis, pendant que Roger retournait à Mians chez Fernand Dedieu (son cousin), ils rejoinrent les bois de Terraqueuse (ou Terre Creuse) où ils furent attaqués le 16 juillet 1944.

 

Retour à Justiniac

Les Allemands sont revenus vers 9 h 30 au château de Justiniac où était restée une partie de leur troupe. Ils n’avaient toujours pas trouvé Pierrot Maurette qui avait 20 ans. On suppose que celui-ci avait sauté à la première bombe par la fenêtre du château, qu’il s’était caché dans le lierre des arbres ou dans un buisson près du château. A peine arrivés, les boches qui revenaient de Piquetalent se déployèrent rapidement pour empêcher quiconque de partir. C’est alors qu’un Allemand vit le jeune Pierre Maurette traverser la route pour s’enfuir vers le bois en contrebas, dans la direction Nord. Ils l’ont tiré comme un lapin. Son corps fut trouvé par Guy Landes sous un poirier.
Contrairement aux 5 autres maquisards qui avaient été fusillés au bord de la route, son corps fut retrouvé à 2 mètres du talus du bois, à 2 mètres de la liberté. S’il l’avait atteint, il aurait peut-être pu se sauver.

Les Allemands étaient contents d’eux car ils en avaient tué 6 et fait 2 prisonniers (Bélondrade Joseph et Jean René Martin). L’officier allemand annonça tout fièrement aux Pélata :
« Le sixième, kaput ! »
Ils avaient faim et ont demandé à Mme Pélata si elle n’avait pas de quoi manger. Elle est allée chercher un jambon de 13 à 15 kg. Il n’y avait plus de pain. Les Allemands ont mangé ce jambon salé en peu de temps. Ils ont commandé à boire. M.Pélata qui n’avait pas de vin dut leur porter des bouteilles d’eau-de-vie qu’ils vidèrent rapidement.
Ils firent de même à la ferme de l’Oustalou où ils se saisirent du jambon, saucisson et toutes leurs provisions... jusqu’à un cochon et des oies vivants !
Ils se rendirent à la ferme des Anglats où s’était cachée une partie du maquis. Ils n’y trouvèrent personne.
L’après-midi, le plancher du château commençait à prendre feu. C’est sûrement une bombe qui provoqua l’incendie. C’est le jeune Guy Landes qui s’évertua à l’éteindre.
« Et maintenant, demanda aux Allemands M.Bouin, le maire de Justiniac, qu’est-ce qu’on fait ?
- On a fait notre travail, faites le vôtre ! »
Les Allemands repartirent vers 16-17 h.
Dans les écuries, M.Bouin les mit en bière avec l’aide de son neveu Georges Abescat et de M.Jean Landes, le père de Guy Landes. Ce dernier se souvient encore de la mâchoire de Mme Saint-Martin fracassée par une balle tirée dans la bouche et du sang qui avait tout éclaboussé.

Cette scène du château attaqué et brûlé fut observée de loin aux jumelles par le docteur Durin et son ami Rouziès qui étaient hébergés par l’abbé Felez, curé d’Esplas. Ce dernier se rendit à l’église de Justiniac et fit l’office religieux de sépulture en l’honneur de 3 résistants fusillés (sur les 6). Le vicaire jeta de l’eau bénite sur les trois tombes misérables, loin de tout regard : tout cortège était interdit. Dire que dix jours avant, ils étaient venus lui demander du galon d’or pour broder une croix de Lorraine au milieu de leur drapeau tricolore. Le prêtre ne savait pas qu’il aurait à fixer sur leur tombe leur croix de bois.
Durin et Rouziès restèrent chez l’abbé Felez jusqu’à la Libération (20 août 44). Ils avaient été amenés là le 26 mai par M.Rhodes et Paul Guichou chez qui ils demeuraient à Saint-Martin d’Oydes depuis le 19 février.

Arthur Maurette est descendu à Saverdun. Il a su que son fils avait été tué. Les cadavres ont été transportés sur le charreton des ordures. Il était défendu de suivre les cercueils sauf les gens de la famille. Saverdun était ville morte le jour de l’enterrement : il n’y avait personne dans les rues. Les gens n’osèrent pas y aller de peur de se faire dénoncer par les espions (miliciens). Arthur a pu récupérer le corps de son fils pour le faire inhumer dans son caveau.
On avait tous une grosse boule dans le ventre ou à la gorge à leur pensée. S’ils avaient parlé, combien y aurait-il eu de morts ?

 

LA LIBÉRATION

Qu’étaient devenus les deux résistants faits prisonniers ce 26 juin 1944 ? Joseph Bélondrade et Jean René Martin furent promenés dans Saverdun. Bélondrade saignait de partout. Puis ils ont été mis au cachot dans la prison de Saint-Michel à Toulouse. Ils furent séparés et ne purent jamais communiquer entre eux.
L’épouse de Joseph Bélondrade, Fernande Marty, s’enfuit se cacher chez les Martinou au Petit Paris. Elle était enceinte. Le 7 juillet, sa soeur Jeannette ira à pied la chercher pour la ramener, rue de Lhoumet, dans la maison des parents, où elle accouchera d’une petite Josette le 14 juillet 44. Jeannette, épouse de Jean Servant, déporté en Allemagne, ira 2 à 3 fois par semaine à Toulouse. Elle partait de bonne heure et revenait le soir. Elle passait toute la journée devant la prison, en faisant la queue en plein soleil. Quand les Allemands avaient envie de recevoir les familles des détenus, ils les laissaient entrer prendre le linge sale et donner le linge propre. Ils inspectaient les affaires que leur apportait la famille. Jeannette Servant prenait le linge de son beau-frère qu’elle lavait ainsi que celui de Jean René Martin qu’elle remettait à Mme Delpech qui l’avait hébergé pendant quelques jours avant son arrestation.
Quel ne fut pas l’étonnement de Mme Delpech de trouver en repassant le linge de Martin une grosseur au caoutchouc de son slip. Elle le décousit et découvrit une lettre roulée comme une allumette. C’était bien écrit et lisible. Il y racontait sa vie de prison. Il disait qu’il ne voyait pas l’homme avec lequel il avait été arrêté, sauf quand celui-ci faisait sa promenade dans la cour alors que lui l’observait de la fenêtre de sa geôle.
Jeannette a fait le trajet à Saint-Michel jusqu’à quelques jours de la libération de Toulouse. La dernière fois qu’elle y est allée, il n’y avait plus personne à part les détenus de droit commun. On les fit pénétrer pour reconnaître les affaires des détenus qui avaient été emmenés dans la nuit en direction de l’Allemagne.
Joseph Bélondrade fut déporté dans le camp des SS de Bergen-Belsen, stalag B11, où il fut libéré avec les autres détenus. Il mourut du typhus comme tous. Il y avait des morts à la pelle.
Il fallut attendre presque 50 ans pour voir enfin son nom inscrit sur le monument aux morts devant l’Hôtel de ville, parmi ceux qui périrent par la faute des nazis.

De nombreuses femmes se rendirent utiles dans cette période difficile de l’Histoire. Faut-il reparler de ces dames courageuses qui, sans faiblir, ont aidé leur époux résistant ? Elles aussi avaient énormément de cran. Tout comme toutes ces mères de famille qui hébergeaient des réfugiés espagnols ou français, des réfractaires au STO, des agents de liaison (comme le fit Mme Delpech Marie, la femme d’Elysée)... Certaines portaient des messages ou livraient des objets. Par exemple, Mme Servant Jeannette portait où on lui demandait du pain qu’elle trouvait dans le couloir du boulanger. Une autre fois, ce fut un jeune homme qu’elle accompagna à Douzil chez Pierre Simon. Il voulait passer en Espagne.
Grâce à leur métier, d’autres purent aider la Résistance. Ce fut le cas de Mme Roou Emma, épouse du garagiste Paul Roou qui servait d’agent de liaison et se rendait tous les dimanches en vélo, avec sa caisse à outils, chez Paul Guichou ou chez l’abbé Felez qui abritèrent Durin et Rouziès. Elle était employée des Postes. Quand les résistants se méfiaient de quelqu’un, ils lui demandaient d’écouter la conversation qu’elle leur rapportait. Un dimanche que les Allemands allaient arriver à Saverdun, elle coupa le téléphone en enlevant les fusibles pour les gêner.

En cette période trouble, il fallait faire attention. Les Allemands étaient encore dangereux. C’est comme ce jour du mois de juillet où les gens faisaient la fête à Calmont. Un ou deux camions d’Allemands qui se débinaient passèrent par ce village. Ils arrêtèrent tous ceux qu’ils purent. Ils les alignèrent devant un mur, prêts à être fusillés. Les boches leur tirèrent dans les jambes et les laissèrent s’enfuir à l’exception d’un qu’ils pendirent au coin près du café (une plaque y commémore la pendaison de René Vidal le 16 juillet 44). Il avait été attrapé à la boucherie près de l’église et fouillé : dans son sac, ils trouvèrent des munitions. Pour les survivants, ce fut la plus belle peur de leur vie !
Après Calmont, ils se dirigèrent vers Saverdun. Il était 14 heures. Il faisait chaud. Les gens jouaient aux cartes. Tout à coup, un officier allemand et la Gestapo française arrivèrent dans le café Mistou. Le gradé tira dans le plafond et ordonna aux occupants du bar de se lever et de mettre les mains sur la tête.
« Y a-t-il des juifs, ici ? » demanda-t-il.
Un marchand de poissons de Toulouse dut baisser sa salopette pour montrer qu’il n’était pas juif.
Dès qu’ils virent l’intrusion de la Gestapo, huit à dix buveurs et joueurs de cartes se précipitèrent dans les appartements de Pierre Mistou, à l’arrière du débit de boissons. Ils se cachèrent dans une chambre près d’une pièce où se tenait Pierre Mistou qui discutait avec Louis Barry. Un milicien arriva avec sa pipe à la bouche, bottes allemandes aux pieds.
« Que faites-vous ?
- Nous mangeons.
- Descendez ! Nous allons contrôler vos papiers. »
Heureusement, il n’ouvrit pas la porte qui ressemblait à un vantail de placard et qui donnait dans la chambre adjacente où se cachaient les fuyards dont quelques-uns étaient armés (Louis Durand, Auriol, Massat...).

Puis les Allemands allèrent chez Paul Roou, le garagiste, et lui demandèrent de préparer toutes les tractions avant qu’il avait dans son garage. « Qu’elles soient prêtes pour demain ! On viendra les chercher ! Votre peau vaut autant que celle de vos clients. » Ils ne revinrent pas.

Fin juillet - début août, Arthur Maurette pensa aux quelques armes que le Corps Franc de la Montagne Noire leur avait laissées. Elles étaient inutiles alors qu’elles pourraient servir en cette période cruciale où les Francs Tireurs Partisans Français se préparaient à chasser les Allemands de l’Ariège. Il décida de les donner aux maquisards.
Il se rendit au café Bousquié du Vernet. Il en parla discrètement au patron. Celui-ci, qui était un ami, le communiquera aux FTPF de Vira.
Un soir, ils sont arrivés à Piquetalent. Ils faisaient peur avec leur barbe. Ils menaient une vie rude. C’étaient des hommes aguerris qui avaient fait le coup de feu en Espagne, au maquis en Ariège... Pourtant ils n’avaient que quelques fusils et pistolets. Juliette Maurette leur a fait à manger. Arthur leur a donné toutes les mitraillettes et pistolets qu’il lui restait des parachutages.

Un jour, les gendarmes et des jeunes sont montés à Piquetalent dans deux camions appartenant à l’entreprise Mercier. Ils voulaient tous participer au maquis. Arthur Maurette leur dit :
« Je comprends votre ardeur à servir et à aider à libérer la France mais ce n’est pas le moment. Si les Allemands arrivent et voient qu’il n’y a plus de gendarmes, s’ils apprennent que de nombreux jeunes ont créé un maquis ici, ils vont monter et massacrer tout le monde. Rentrez chez vous ! Foutez-moi le camp ! »
Ils repartirent.

Quelques jours avant la Libération, en août 44, les groupes de résistants se faisaient plus actifs.
L’un d’entre eux, sentant la libération approcher, voulut y participer. En ce jour de la mi-août, le 19 août 44, leur but était de réquisitionner les camions du marchand de bois du Vernet. Ils s’y rendirent en voiture aux couleurs des F.F.I. avec les petits drapeaux. Le groupe était composé d’Émile Bousquié, le cafetier du Vernet, de Raymond Biélak, d’Antoine Belbèze, du gendarme Marius Paillole et d’un autre gars. Ils rentrèrent la voiture dans la cour d’une entreprise fabriquant des piquets... Un camion allemand vint à passer. Ils aperçurent la voiture F.F.I. facilement reconnaissable. Ils investirent la cour et la maison avec leurs fusils mitrailleurs. Tout le monde se rendit, les mains en l’air. Bousquié et Belbèze, qui étaient dans le bureau, ont eu le réflexe de tout planquer (armes, brassards...) et se firent passer pour d’honnêtes employés de bureau. Pendant que les boches interrogeaient les 3 autres maquisards, Bousquié et Belbèze en profitèrent pour sauter par la fenêtre. Ils s’enfuirent dans un champ de maïs sous les rafales allemandes. Bouquié réussit à rentrer chez lui alors que Belbèze monta à Piquetalent qui n’est pas loin du Vernet. Il demanda à Raymond Maurette de lui prêter une arme. Il lui confia un pistolet à barillet qu’il avait récupéré des parachutages.
Biélak, Paillole et l’autre ont été amenés dans une ferme de l’Aude. Le lendemain matin, ils comprirent qu’on allait les fusiller : on leur retirait leurs montres... Pendant qu’ils descendaient du camion, le troisième s’est sauvé dans les vignes où il est resté quelque temps. Il a entendu un crépitement d’armes à feu. Il comprit qu’on assassinait Biélak et Paillole. On les a retrouvés à Pézens et on les a enterrés à Saverdun.
Leur compagnon rescapé est revenu à Piquetalent : il était jeune, il avait eu un coup de sang. Il était peut-être originaire d’Albi.

Les combats en Ariège avaient déjà commencé. Lavelanet fut libérée le 17 août, Pamiers le 18, Foix le 19, Saint-Girons le 21. La bataille de Castelnau-Durban, le 22 août, vit la reddition de la colonne du Turkestan (les Mongols) qui avaient brûlé Rimont la veille : 1542 Allemands se rendirent à 450 maquisards français et surtout espagnols. Quelques Saverdunois y ont-ils participé ? Les prisonniers seront parqués dans le camp du Vernet. Gos Aimé, du moulin d’Embayourt à Vira, en sera le premier commandant.

Quant à Toulouse, la ville fut libérée après de violents combats qui commencèrent le 19 août du côté de la gare et s’achevèrent le 21 grâce à l’apport des groupes de maquisards de la région.

Deux ou trois jours avant la Libération, une rumeur circula :
« Une colonne d’Allemands arrive par la route nationale 20 ! »
On s’organisa. Un groupe partit en direction du pont de Laure. Certains abattirent plusieurs platanes afin de faire des chicanes sur la route. Un groupe de trois (Simon Pierre, Pierre Auriol de ‘Rouan’ et Roger Dedieu) partit dans une traction. Arrivés à hauteur de la gare de Cintegabelle, ils apprirent que la colonne avait pris une autre direction en passant sur le pont d’Auterive. Ouf ! Ils en furent bien soulagés car, avec le peu d’armes qu’ils avaient, ils n’auraient pas pu faire grand chose.

 

ÉPILOGUE

Le 18 août 1944, les jeunes résistants formèrent à Saverdun la 3107° compagnie qui fit la libération de Saverdun. Il y eut quelques arrestations de collaborateurs, de miliciens et de soldats allemands qui furent faits prisonniers et conduits au camp du Vernet. La 3107° compagnie, commandée par le capitaine Delache, rejoignit le bataillon Calvetti à Pamiers sous les ordres du capitaine Gustave Adolphe Meyer (qui sera colonel), alias capitaine Valmy.
Le 22 août 44, eut lieu à la mairie de Saverdun l’installation du Comité local de Libération nationale par le capitaine Delache, alias Silex, et son adjoint Paul Dedieu. Ils nommèrent François Carretier (président), Jean Mercier, Horace Bernady, Georges Marty, Arthur Maurette et Elysée Delpech.
Ils règleront des problèmes de ravitaillement et de remplacement d’employés. Ils récolteront une souscription pour élever un monument du souvenir à Saverdun et à Justiniac en souvenir des fusillés par les barbares nazis.

M. Dumas finit maire adjoint de Toulouse. Il sera le directeur d’un journal toulousain intitulé ‘La Victoire’, quotidien tiré à 100.000 exemplaires.
M. Durin sera élu conseiller général à la place de Louis Remaury. Son suppléant sera M.Couret. M.Durin sera nommé directeur de la santé en Ariège, jusqu’en 1960.
Mais la guerre continuait. De nombreux volontaires s’engageront pour libérer la France et l’Europe de la domination nazie. Ce fut le cas de nombreux Saverdunois qui poursuivront la lutte en Alsace ou en Allemagne après avoir pris un engagement jusqu’à la fin de la guerre. Quant à Jean Roucal, il s’enrôlera pour la guerre d’Indochine.

Après la Libération, tout le monde retournera à sa tâche :
- Gaston Rouziès reviendra à sa menuiserie à Saverdun,
- Paul Roou à son garage,...
- et les agriculteurs du Plateau à leurs champs.
Certains de l’équipe des parachutages, toujours prêts à rendre service, deviendront conseillers municipaux (Paul Lanta, Antoine Martinou, Arthur Maurette).

Juliette Maurette de Piquetalent, née en 1904, décédée en 2000, avait conservé un morceau de cette terre imprégnée du sang de son fils... témoignage authentique de l’horreur de cette guerre.
Ses enfants et petits-enfants n’oublieront pas.

Nous non plus, nous ne devons plus oublier.

Plus jamais cela !

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