À la mémoire des combattants de l’ombre

Tiré du livre :"Bon papa a cassé sa pipe"

Témoignages de M. et Mme Alonzo José (alias Commandant Robert) et Marthe (Alias Suzanne), Mme Bélondrade Marinette, M. Bisognin Frédéric, Mmes Dedieu Clémentine et Jeanine, M.Dedieu Roger, Mme Delpech Paulette, M.Delpla Claude, M.Donat Louis, Mme Durin Emilia, Mmes Ensergueix Marie-Pierrette et Marie-Françoise, M.Felez Marcel, M. et Mme Guichou Paul et Jeannette, M.Gutierrez Alfonso, Mmes Laborde Angèle et Alice, M.Landes Guy, M. et Mme Lacko Berthe et Etienne, M. et Mme Lanta Paul, Lysou et Paule, M. et Mme Maurette Raymond et Juliette, M.Mistou Pierre, Mme Monier Odette veuve d’Aimé Bras, M.Pénavayre Antoine, M. et Mme Pons Léon et Cécile, Mme Roou Emma, Mme Mimi Rouziès, M. Saint-Martin André, M. et Mme Servant Jean et Jeannette.

Bibliographie :
« Journal de marche du Corps Franc de la Montagne Noire » de Roger Georges Monpezat
« Saint-Jean Terroriste » de Pierre Dumas
« Quand la terre se soulève... » de Mir
« La ballade de Miquelet » de H.R.Cazalé
« Patriotes d’Ariège » de Sutra
« François Verdier » de Jean Delpech, Bull. mun. de Toulouse, oct.1944.

 

PREMIERS CONTACTS

Saverdun, juin 1942.
« Bonsoir, docteur Durin.
- Bonsoir, Monsieur Dumas, toujours journaliste?
- Oui, mais ce n’est pas facile aujourd’hui de faire ce métier alors que l’on est surveillé pour tout ce que l’on dit ou écrit. Et si cela ne plaît pas à ces messieurs d’outre-Rhin ou à leurs collaborateurs français, on nous envoie Dieu sait où en Allemagne.
- Nous vivons une époque difficile...
- Tiens, ajoute innocemment Dumas, j’ai reçu par la Poste ce petit journal. »
Il lui montre un des milliers exemplaires de son hebdomadaire ‘COMBAT’ dont il avait pris soin d’en mettre un autre dans la boîte à lettres du docteur quelques jours plus tôt.
« Moi aussi, répondit le praticien. Il y a vraiment des gens courageux pour éditer ainsi un tel journal. Si je les connaissais... ajouta-t-il sur un ton empreint d’admiration.
- Depuis le temps que nous nous connaissons, je sais que je peux vous faire confiance. Je pense qu’on doit refuser d’admettre que l’état des choses dans lequel nous vivons est irréversible et inéluctable.
- J’ai entendu dire par un de mes clients qu’un certain général De Gaulle exhortait les Français depuis le 18 juin 1940 à entrer en lutte contre les boches. Mais comment faire quand on ne connaît personne et que pourrait-on faire pour aider ?
- Accepteriez-vous d’être de ces gens qui sont prêts à rendre service pour sauver notre Patrie. Etes-vous prêt à vivre ces moments forts ? Vous feriez partie de ceux que l’on appelle ‘Terroristes’, qu’on traque dans tout le pays, qu’on déporte avec toute leur famille en Allemagne, ou qu’on fusille.
- Oui. Pourquoi pas ? ajouta-t-il d’une voix mal assurée.
- Je vais vous expliquer... »
Et voilà comment le docteur Durin aurait pu être contacté par celui qui fut le secrétaire de M.François Verdier, chef régional du mouvement ‘Combat’ qui, allié à d’autres mouvements de résistance deviendra le ‘MUR’. La discussion continua.
Georges Durin eut le temps de se présenter :
« Je suis né le 30 novembre 1895. Ma femme Louise est née le 19 février 1903. Nous habitons à la maison ‘Parlange’ près de l’Ariège, entre l’usine électrique et le Cours Gaspard. Nous avons eu deux enfants : Maurice et Marie Pierrette. J’ai fait la guerre de 14-18 (j’ai eu la Croix de guerre française en 1915 et la Croix de guerre serbe en 1918) que j’ai finie au grade de Médecin auxiliaire. J’ai participé aux guerres des Dardanelles où j’ai contacté le choléra. J’ai été président de l’Union Athlétique Saverdunoise de 1920 à 1930. Dès 1940, répondant à l’appel du général De Gaulle, j’ai organisé la propagande en faveur des Forces françaises combattantes sur Saverdun où mon père fut instituteur au Cours Complémentaire puis directeur. En juillet 1941, je suis entré au service de santé de l’organisation ‘Froment’ qui facilita le passage vers l’Espagne d’officiers français ou alliés.
- Moi-même, j’ai créé un groupe ‘Combat’ dans mon département. Voulez-vous en faire partie ?
- Avec joie ! Je ferai tout ce que je pourrai. Que dois-je faire ?
- Vous devrez collecter et transmettre tous les renseignements possibles sur les Allemands dans l’arrondissement de Pamiers. En tant que médecin, il vous sera facile de circuler et d’apprendre des tas de choses. Je vais vous confier une mission délicate : trouver un lieu de parachutage et former une équipe d’hommes sûrs. Nous recevrons des armes et des explosifs pour aider à libérer la France. Connaissez-vous d’autres personnes susceptibles de vous aider dans cette tâche ?
- Je connais un ami qui sera sûrement intéressé. Il s’appelle Gaston Rouziès. On en a souvent parlé ensemble.
- J’irai le voir.
- Puis, grâce à ma profession, cela me sera facile de tester les gens et de leur proposer de faire partie de notre groupe.
- Il faut aussi que je vous enseigne les plus élémentaires règles de prudence... »
Après plusieurs heures, la conversation se termina.
« Faites attention et rappelez-vous toutes les consignes de sécurité que je viens de vous enseigner. Moi, je vous appellerai ‘Vadier’ et vous me nommerez ‘Saint Jean’. Vous devrez obéir à tous vos chefs Forain, Calmette, Amieux, le docteur Baudot... Au revoir, Vadier.
- Au revoir, M.Dumas.
- N’oubliez pas que mon nom de résistant est ‘Saint-Jean’.
- Au revoir, Saint-Jean. Vive la Liberté ! »

Pierre Dumas n’a eu aucun mal à convaincre Gaston Rouziès, l’ami de Georges Durin, de faire partie de la Résistance. Ce jeune homme, assez fougueux, répondait au doux surnom de Cri-Cri. La rencontre eut lieu chez M. et Mme Rouziès. Après de sommaires présentations, Gaston fit comprendre à ses proches qu’il désirait être seul avec son hôte.
« Un ami commun m’a parlé de vous.
- Qui est-ce ?
- Le docteur Durin.
- De quoi s’agit-il ? »
Devant le vif intérêt montré par Rouziès et son envie de participer, Saint-Jean lui expliqua ses projets et les objectifs de son organisation. Il lui rappela les consignes. Quelque temps plus tard, voilà Durin et Rouziès attablés dans un coin du café Mistou, jouant aux cartes, mais loin de tous les autres consommateurs.
« Saint-Jean nous a proposé de monter un réseau de parachutage, chuchote le praticien. Il nous faut un terrain assez grand et plat, non loin d’ici, et surtout des gens sûrs, favorables à notre cause. Notre armée secrète a besoin d’armes. Je suis entré en contact avec Maître Amieux (Jules Amouroux, avocat à Pamiers, responsable du mouvement des Francs Tireurs) qui a conclu un accord avec la Direction des opérations spéciales britanniques pour nous faire parvenir des armes et tout ce qu’il nous faut. Essaie de faire parler les gens pour savoir s’ils sont de notre côté et si tu penses avoir trouvé quelqu’un, tu me l’indiqueras. Il faudrait trouver plusieurs paysans habitant dans le même coin.
- Mais c’est pratiquement impossible !
- Impossible n’est pas français ! J’ai déjà rencontré des gens de notre bord qui pourraient nous être utiles. Alors fais comme moi, essaie de recruter des gens intéressants.
- Je suis rentré en contact avec un gendarme. Il se pourrait que ce terrain soit favorable et qu’il en convainque d’autres. Ce serait un appui important.
- Parfait, Cri-Cri ! Tu as fait du bon travail. Continuons ! »
Puis Gaston se leva et s’en alla.

Mais ces apartés n’ont pas échappé à Paul Lanta, assis à une autre table, jouant à la belote avec des amis. Sans rien dire, il s’approche du médecin qui était resté seul dans son coin.
« Bonjour, docteur. Vous semblez préoccupé.
- Ça va, et vous ? Et votre famille ?
- Cela pourrait aller mieux si nous n’étions pas dans ces temps si difficiles pour tous. On ne peut plus sortir, ni avoir ce qu’on veut. De plus, les boches envoient les jeunes aux Chantiers de Jeunesse ou en Allemagne pour remplacer leurs soldats occupés à se battre. Pourvu qu’on ne m’y envoie pas !
- Je ne pense pas. Vous êtes agriculteur et la terre a besoin de bras pour nous nourrir. Et puis vous êtes chargé de famille : vous avez une femme et deux beaux garçons. Comment vont-ils ?
- Elysée va bien, mais le petit Maurice ne va pas très fort. Si vous aviez un moment, passez le voir.
- Je n’y manquerai pas. »
Ils se séparèrent.

Après le départ de Paul, le docteur demeura perplexe. Et si la Providence lui avait envoyé l’homme qu’il cherchait tant depuis plusieurs jours ? Il se promit de s’y rendre.

Le lendemain, il monta avec sa voiture sur le plateau de Taillebrougues. Il ne put s’empêcher d’observer les lieux. Il redécouvrit le plateau et en apprécia la tranquillité. Il fut persuadé que c’était ce qu’il lui fallait pour faire ses parachutages. Mais le plus dur sera de convaincre tous les gens du coin. Paul est un homme brave et vaillant. Peut-être un peu trop bon vivant. Par contre, son beau-frère, qui vit avec lui est très discret. En étant leur adversaire politique mais ami de longue date, il les connaît et sait que leurs idées étaient favorables au Front Populaire en 36, avant cette satanée guerre. Lui-même étant radical, il sait qu’il existe quelques divergences politiques entre eux, mais en cette période, le temps est de se rassembler et non de se diviser. C’est sur cette belle pensée qu’il se décide à lui en parler.
Arrivé à la ferme, les chiens aboient. Il se présente à la porte de l’étable par où on entre. Un bambin de six ans lui ouvre la porte.
« Bonjour, Lysou. Ton frère est toujours malade ?
- Bonjour, docteur. Oui. Je vais vous chercher papa, lui répond le gamin plein de vie qui se précipite à l’intérieur.
- Entrez, docteur. » dit Paul, en se levant de table où toute la famille se trouvait. Durin salue madame Lanta et son frère Léon (Paule Lanta est la soeur de Léon Pons), ainsi que Cécile Pons, sa femme. Paul l’emmène à l’étage dans la chambre des petits.
Le praticien ausculte l’enfant. Pendant ce temps, Paul l’attaque sur les temps difficiles.
« La vie est dure. C’est la faute des boches ! Ah que ce sera bien le jour où ils ne seront plus là ! Ah si on pouvait les faire partir !
- C’est plus facile à dire qu’à faire.
- Si tous les Français prenaient leurs armes...
- Tu en as ?
- Non, mais j’ai un fusil de chasse.
- Contre des mitraillettes ? ricana le médecin. Tu sais qu’il existe des mouvements de résistance qui se sont formés un peu partout. Il suffirait que tu en fasses partie. Si on te le proposait, tu marcherais?
- Et bien sûr ! Pour foutre les Boches dehors, naturellement ! fanfaronna-t-il.
- Tu mets la vie de ta famille en jeu. Réfléchis.
- C’est tout réfléchi.
- Je connais quelqu’un qui cherchait un terrain assez grand et plat pour y parachuter des armes pour la Résistance. J’ai remarqué que les champs de l’autre côté de la route pourraient convenir. Mais il faudrait que les fermiers voisins soient d’accord. Il faudrait beaucoup de gens, une dizaine...
- J’en fais mon affaire. Je suis sûr de certains voisins. Je vais leur en parler. Revenez la semaine prochaine. »
Le docteur s’en alla, le ventre serré. Ne s’était-il pas trop dévoilé ? Ne serait-il pas dénoncé par cet homme? Non, c’était un homme de devoir et honnête. Mais celui-ci n’allait-il pas commettre des imprudences et, malgré les consignes de sécurité qu’il lui avait prodiguées, n’allait-il pas se compromettre ? Malgré toutes ces incertitudes, il était soulagé. Il avait peut-être trouvé le maillon dont il avait besoin pour réaliser ses objectifs.

Il décida de prospecter lui aussi auprès des clients. Lors d’une foire, il tomba sur un ami sur lequel il pouvait compter.
« Alors Antoine, comment vas-tu ? Qu’est-ce que tu penses de la situation de la France ?
- Cela ne va pas du tout avec ces Allemands partout, réagit immédiatement Martinou qui nourrissait une haine farouche contre ces sales Boches et l’Allemagne depuis la guerre de 1914.
- Tu ne penses pas qu’il faudrait faire quelque chose pour s’en débarrasser ? lui a-t-il demandé.
- Si mais quoi ? Comment faire ? lui rétorqua-t-il. Ce sont les vainqueurs.
- Je vais essayer de m’en occuper. Connais-tu des personnes en qui je pourrais avoir toute confiance ?
- Je vais demander discrètement à mes voisins. »

Le médecin profita d’une visite chez Maurette pour le tester comme les autres : celui-ci fut enthousiaste. Durin ajouta :
" Puis-je compter sur vous si les Allemands venaient un jour chez moi ?
- Bien sûr ! Vous serez chez moi en lieu sûr ! »
Tous ces contacts favorables lui redonnèrent du baume au coeur.

Quelques jours plus tard, il remonta prendre les mesures du plateau. Il fallait des terrains relativement plats, d’au moins 600m sur 400m, assez éloignés de la ville, entourés d’arbres pour que les signaux ne puissent être aperçus, assez déserts pour ne pas attirer l’attention des voisins, mais près d’un bois pour y cacher le matériel. Il y trouva toutes ces conditions. Il fera homologuer ces terrains sous le nom de code « IGUANE » par la Direction des Opérations Spéciales britanniques (SOE).
Une semaine après, il se rendit chez Paul. Il fut accueilli avec beaucoup de gravité. Il s’assit à la table unique qui trônait dans la cuisine toute chaude. Se trouvaient là Paul bien sûr, Léon, sa femme Cécile et Paule qui emmena les petits dans leur chambre. Dès que les petits furent couchés, la conversation s’engagea.
« Après notre discussion de la semaine dernière, j’en ai parlé à Léon et aux femmes. Nous avons pesé le pour et le contre. Nous avons décidé de vous donner un coup de main. J’ai réuni mes voisins : Jules Laborde de La Jalousie, Arthur Maurette de Piquetalent et Antonin Martinou du Petit Paris que vous aviez déjà contactés.
- C’est exact. Et ceux des fermes à côté ? s’enquit Durin.
- Je ne les connais pas assez pour le leur proposer. Puis leurs propriétés sont trop éloignées.
- Mais vous ne serez pas assez nombreux !
- J’ai demandé à Fernand Dedieu, mon beau-frère. Il habite à la ferme de Mians à Mazères. Il est d’accord. Il se débrouillera pour venir. Denise Pons, ma belle-soeur, ira le prévenir en vélo s’il le faut. Il y aurait peut-être les aînés des Maurette : Pierre a 20 ans et Raymond a 17 ans. Leurs frères sont trop jeunes.
- Moi, je propose Gaston Rouziès, Elysée Delpech, Paul Roou et les gendarmes Saint-Martin, Letellier, Tribouillet et peut-être Paillole. Cela devrait être suffisant.
- Comment saurons-nous le jour du parachutage ?
- Il faut écouter Radio-Londres. Quand ils auront passé un certain message au moins deux fois, cela voudra dire que c’est pour le soir entre 11 h et minuit. Je vois que vous avez une TSF. Parfait !
Le premier message sera ‘Les mimosas sont en fleurs’. »
Ils se séparèrent quelques instants plus tard.

 

ARRESTATIONS

Quelques temps plus tard, le 14 décembre 1943, Durin dit à Mimi Rouziès :
« Mimi, si vous pouviez vous arranger pour aller à Pamiers, il faudrait aller voir Amieux (Maître Amouroux, homme aux cheveux gris, à la verve infatigable), rue du Touronc. Il faudrait qu’il fasse passer en Espagne 2 ou 3 jeunes. »
Elle prit son vélo et arriva devant la maison de l’avocat. Elle monta à son appartement au 1° étage où elle trouva les Allemands en train de perquisitionner. Elle s’excusa, fit semblant de s’être trompée et redescendit. La maison était cernée. Elle réussit à regagner Saverdun sans être inquiétée.
Durin, averti par téléphone qu’Amieux avait été arrêté, était venu avec Gaston en face Larlenque voir si Mimi revenait. Il se jeta dans ses bras et l’embrassa, soulagé, en lui avouant :
« J’ai eu peur ! Je t’ai envoyée dans la gueule du loup sans le savoir ! »
Il n’apprit que le lendemain qu’Amouroux avait été pris chez sa tante à Rieucros. Ce jour-là, furent arrêtés de nombreux chefs de la Résistance. A Pamiers, Irénée Cros, architecte, président des Mouvements Unis de la Résistance dans l’Ariège (depuis le 14 janvier 1943) est surpris chez lui en train de brûler dans sa cheminée les documents contenant les noms des membres de son organisation. Il sera assassiné par les Allemands. Ils arrêteront et tortureront aussi Ernest Gouazé, membre du bureau dont faisait aussi partie Durin en tant que responsable du secteur de la Basse Ariège avec Amieux et le juge Gauthier. Amieux et Gouazé seront déportés et seul ce dernier en reviendra.
Les arrestations se faisaient de plus en plus nombreuses dans la région. Le 13 (ou le 20 d’après Dumas) décembre 1943, François Verdier, dit ‘Forain’, le chef régional des M.U.R. fut arrêté. Heureusement, son adjoint, Pierre Dumas, propriétaire du château de Saint-Martin d’Oydes, put s’enfuir et se cacher. Inquiet, le docteur Durin avait pris les mesures de prudence qui s’imposaient à lui. Il avait placé une échelle au fond du jardin en cas de fuite par-dessus le mur. Il portait sur lui une boîte de pilules pour se détruire parce qu’il considérait que c’était une sécurité car il admettait très bien que n’importe qui pouvait parler sous la torture. Il ne restait plus la nuit à la maison : il allait dormir chez des amis (comme Paul Doumenq).

Le 3 janvier 44, le docteur Durin reçut une étrange visite d’une dame ( Mme D., la femme du dentiste résidant au 5 rue du quai, qui jouait le double jeu) lui annonçant :
« J’ai entendu dans le train deux messieurs discuter. L’un d’entre eux a dit qu’un responsable de la Résistance venait d’être arrêté et que, dans les 24 heures, ce serait le tour du toubib de Saverdun et de son lieutenant. Dès que je suis descendue du train, je suis venue vous prévenir. Il vous faut partir avant que la Gestapo vienne vous arrêter. »
Aussitôt, le docteur Durin décida de partir. Après avoir eu juste le temps de prévenir sa femme et sa famille, le médecin se rendit chez Paul Roou, son ami garagiste, lui-même l'ami du célèbre Jean Bénazet, le passeur :
« La Gestapo veut m’arrêter ! Je te laisse ma voiture. Tu la mettras en panne.»
Paul Roou l’amena à Piquetalent où les Maurette le reçurent comme cela avait été prévu en cas de danger. Quant à Gaston Rouziès, le ‘lieutenant de Durin’, il rejoindra le Petit Paris en suivant le cours de l’Ansonne. Le soir, Antonin Martinou l’accompagna en longeant le ruisseau ‘Camusou’ jusqu’à Piquetalent où il retrouva Durin. Ils passeront plusieurs jours chez eux. Arthur Maurette descendit en vélo en ville.
Il apprit que la Gestapo était dans Saverdun. Les Allemands avaient interrogé les familles de Durin et de Rouziès sans pouvoir leur faire avouer des choses qu’ils ignoraient. Mme Durin les reçut avec calme et dignité car elle savait que cela les impressionnerait. Quant à Mimi, la femme de Gaston Rouziès, elle fut même souffletée par un officier aux gants de cuir. Le 6 janvier, ils revinrent perquisitionner mais ne trouvèrent rien. Ils passèrent même chez M.Roou. Ils lui demandèrent pourquoi la voiture de M.Durin était là, s’il savait qu’il était en fuite, quelle était sa religion...
Maurette remonta chez lui annoncer à Durin et à Rouziès l’effervescence qui régnait à Saverdun.
« Nous partirons du côté de Saint-Martin d’Oydes. ‘‘25-3’’ (le pseudonyme de Paul Roou en souvenir de la date de naissance d’Andrée Roou, sa fille, et de Maurice Durin, son fils, tous les deux nés le 25 mars.) nous y accompagnera, ajouta le médecin. Il servira d’agent de liaison entre vous et nous. »

 

PARACHUTAGE MANQUÉ.

Tous les soirs, nous écoutions : « Radio-Londres » dont l’émission était brouillée. Au début, les messages personnels incompréhensibles nous laissaient indifférents. Seuls les initiés attendaient LEUR message.

« Ici Londres ! Les Français parlent aux Français... grésille une vieille radio. Voici les messages personnels. Les mimosas sont en fleurs... Je répète : Les mimosas sont en fleurs... »
« C’est pour ce soir ! » S’exclama mon père Antonin.
Intriguée, je lui demandai : « Qu’est-ce qui est pour ce soir ? »
Pas de réponse. Il se prépara et partit en pensant :
« Je dois prévenir les copains de là-haut... »
Le voilà montant sur le plateau annoncer la bonne nouvelle.
« Vous avez écouté la radio ? demanda-t-il à Paul et Léon de Taillebrougues.
- Non, nous avons prêté le poste à Arthur de Piquetalent.
- C’est pour ce soir !
- Ce n’est pas possible ! Tu en es sûr ? demanda Léon inquiet et conscient que quelque chose d’important allait arriver.
- Mais puisque je te le dis ! insista Martinou.
- On écoutera la radio chez Arthur ce soir à 8 heures pour savoir s’ils le répètent une seconde fois ! Il y a Rouziès et Durin. Ils nous ont dit que le rassemblement aura lieu à Piquetalent. Je vais prévenir Jules Laborde et Arthur.» ajouta Paul.
20 heures. Le même message est passé. Il n’y avait plus d’effet de surprise mais notre visage était plus grave. Nous voilà réunis autour de la table familiale de Piquetalent. Le médecin prit la parole.
« Vous avez su, grâce au message de Radio-Londres, que notre premier parachutage aura lieu ce soir. Mais un événement important vient d’arriver. Une dame a entendu dans le train du soir Toulouse-Ax deux messieurs disant qu’un responsable très important de la Résistance avait été arrêté et que, dans les 24 heures, ce sera le tour du toubib de Saverdun et de son lieutenant. Elle m’a prévenu. Arthur est descendu en ville. La Gestapo était chez moi à Saverdun et chez Gaston Rouziès. Quelqu’un risque d’avoir parlé et ils le sauront. N’allez pas au terrain ! Vous allez vous faire attraper si les Allemands montent. »
Malgré ces conseils de prudence, courageux ou inconscients, on lui dit:
« On y va quand même ! »

La nuit est tombée. Un vrombissement d’avion se fit entendre dans le lointain. Les lumières du camp du Vernet s’éteignirent. C’était l’affolement chez les Allemands qui craignaient un bombardement visant à faire libérer les nombreux prisonniers. Ils tenaient à être invisibles du ciel.
L’avion aux cocardes tricolores anglaises, un Halifax, s’approcha mais personne parmi nous n’avait le mot de passe pour prévenir le pilote que nous étions bien les personnes qui devaient réceptionner les colis. Le quadrimoteur passa au-dessus de nous sans rien faire pour une première fois. La seconde fois, Mme Maurette se mit à ouvrir toutes les fenêtres de sa chambre. Elle espérait que ce signal ferait comprendre au pilote de l’avion qu’il pouvait tout larguer. Hélas, malgré nos gesticulations, rien ne tomba du ciel.
« Cachez-vous, Juliette, lui dit Durin. Fermez les fenêtres ! »
L’avion tourna pendant trois quarts d’heure.
« Ce n’est pas possible qu’un avion d’un aussi long rayon d’action tourne si longtemps au-dessus de Saverdun. » devaient penser certaines personnes en l’entendant tournoyer. Puis il disparut sans rien lâcher. Nous étions tous déçus et accablés.
« Dire qu’on y était ! Dommage pour les armes qui auraient dû équiper en partie notre mouvement de Résistance. » soupira le médecin.
Nous nous sommes séparés, le coeur gros.
Le lendemain, à la même heure, un avion tourna près d’une heure à basse altitude. Comme il faisait clair de lune, on pouvait l’apercevoir, surtout avec des jumelles. C’était un Junker 88, bombardier bimoteur rapide, chasseur de nuit allemand. Il n’était pas là par hasard. Nous ne sommes pas sortis de crainte de tomber dans un piège préparé par les Allemands.

Quelque temps après, on vint chercher Gaston Rouziès et Georges Durin. On les accompagna du côté de Saint-Martin d’Oydes. Ils furent hébergés chez Jean Marie Abescat (cousin de Mme Guichou), 2 ou 3 jours chez Mme Valette (propriétaire au Fossat de la maison du docteur Pic Michel, ami de Durin), chez Lucien Fauré d’Artigat à ’Labarthe’, chez M.Guichou (dont sa femme était une cousine des Delpech de Saverdun où ils passèrent quelques jours, rue de Villote) au ‘Trouilh’, chez Jean Rhodes (régisseur de Pierre Dumas, beau-père de M.Donat) et enfin chez le curé Felez à Esplas.

Le 13 janvier 44, comme tout semblait calme, Gaston décida de revenir reprendre son travail dans sa menuiserie, rue de la Porte du bois. Georges lui recommanda de ne pas y aller. Rien n’y fit. Quand sa femme le vit, folle de joie, elle lui sauta au cou. Il déjeuna avec elle et partit à son atelier. Puis elle alla l’annoncer à Mme Saint-Martin qui habitait à l’angle de la Grand-Rue et de la rue Sarrut, au 1° étage. Après elle alla boire un café chez une autre amie, rue du Lion d’or. Pendant ce temps, Mme Saint-Martin descendit prendre son courrier, en chemise de nuit, un manteau par-dessus. Elle a vu la Gestapo dans la rue. Elle s’est précipitée chez Gaston pour l’avertir. Il est sorti alors que la Gestapo n’était qu’à quelques dizaines de mètres mais ne le connaissait pas. C’est ce soir-là que la Gestapo revint interroger Mimi Rouziès. Ils prirent sa belle-mère et le père de Durin (Théophile, âgé de 76 ans) en otage pour les interroger à Lauquié à Foix, puis le lendemain à la prison Saint-Michel de Toulouse. Puis le père Durin fut emmené à Compiègne d’où il ne reviendra que deux à trois mois plus tard. Cri-Cri sera ramené par 25-3 auprès de Durin.

 

LES MIMOSAS SONT EN FLEURS.

Quelques jours plus tard, dans une planque discrète, se présenta un jeune homme élégant et dynamique.
« Je voudrais parler à M.Durin.
- Me voilà !
- Je dois vous donner ce billet de 50 F. »
Durin prit le billet déchiré par le milieu. Il sortit de sa poche une autre moitié de billet de 50 F. Il compara la déchirure : ils étaient bien complémentaires. Les numéros des billets étaient les mêmes. L’homme qu’il avait en face de lui était aussi un résistant de l’Armée Secrète.
« Vous êtes recherché, M.Durin. Maintenant, c’est nous qui allons faire les parachutages pour le Corps Franc de la Montagne Noire. » ajouta le commandant Monpezat.
Le médecin lui expliqua tout. Il lui précisa les habitudes du groupe et le lieu de ralliement à Taillebrougues et à Piquetalent.
« Quel était votre dernier message pour avertir vos hommes ?
- ‘Les mimosas sont en fleurs’.
- C’est de circonstance. Nous allons reprendre le même code afin que vos amis le reconnaissent et reviennent au lieu de rassemblement. »

« Les mimosas sont en fleurs... Les mimosas sont en fleurs... »
« C’est le même message que le dernier. C’est sûrement pour nous ! Allons prévenir les autres... »
Nous nous sommes retrouvés tous chez Arthur Maurette à Piquetalent. En plus des gens habituels, trois personnes nouvelles étaient assises autour de la table de bois : c’étaient les gens de la Montagne Noire. Il y avait le commandant Monpezat, le commandant Sévenet et le major anglais Richardson qui ne semblait pas trop ‘british’ car sa mère était belge.
Le chef prit la parole et donna les consignes. Il nous apprit que notre premier parachutage avait été un échec peu apprécié en haut lieu et surtout à Londres. De plus, il a fallu que l’avion largue sa précieuse cargaison au-dessus de la mer afin de s’alléger pour parvenir en Angleterre car il n’aurait pas eu assez de carburant pour revenir. C’était cette nuit-là, qu’il largua un paquet de tracts qui étaient tombés sur les villes du Vernet, de Bonnac et de Pamiers (l’appareil n’avait pas fait le voyage pour rien). Ces tracts expliquaient, en français et en allemand, la situation des armées allemandes et alliées.
« Si un parachute tombe sur la ligne de haute tension, il faut faire croire que c’est un arbre en tombant qui l’a fait. Il faut donc prévoir de couper un arbre mort, conseilla Maurette.
- Avez-vous fait des planques dans lesquelles nous devrons entreposer les armes? demanda Monpezat.
- Nous avons soigneusement préparé l’endroit sous de grands genévriers. Nous avons arraché des arbustes d’aubépines pour y parvenir. Nous les replanterons ensuite pour effacer toutes les traces, ajouta Arthur.
- Où est-ce ?
- Cette cache est située à 200 m environ au Nord, derrière la vigne de Piquetalent. »
Il nous donna les dernières consignes puis nous souhaita : « Bonne chance ! Et chacun à son poste ! »

Vers 11 heures du soir, nous sortions tous équipés de quelques lampes de poche, longues avec le foyer au fond. Il fallait suivre l’avion avec une lampe rouge et une verte. Cela faisait un bon moment que nous nous gelions en tapant du pied. Heureusement que Paul avait tout prévu jusqu’au petit coup de gnole pour nous réchauffer. Bientôt le bruit lointain d’un moteur Rolls-Royce que nous reconnaissions prit de plus en plus de volume. Nous nous sentions requinqués. Nous avons disposé trois lampes comme prévu : une à chaque bout du terrain et une au milieu. Dès que l’avion était presque au-dessus de nos têtes, Sévenet, équipé de son petit poste émetteur placé autour de sa ceinture alimenté par de petites batteries, essayait de rentrer en contact avec le pilote:
« Allô, Mickey ! M’entends-tu ? »
Lorsqu’il nous entendit, il nous répondit. Nous fîmes clignoter nos lampes ; le Lancaster fit des signaux. Il effectua son premier passage ainsi. Au second, il largua son chargement avec un bruit sourd dû à l’ouverture des trappes sur lesquelles étaient entassés les colis. Tout descendit en même temps. Quelle joie remplissait nos coeurs de voir ces corolles de parachutes blancs descendre sous la faible lumière de la lune ! Ce soir-là, il faisait encore plus sombre que d’habitude car le camp du Vernet avait encore éteint ses feux de peur d’un éventuel bombardement. Mais nos yeux s’étaient habitués à l’obscurité et nous devinions ces gros champignons de toile descendre lentement et s’écraser dans un fracas assourdi. Les containers cylindriques, matelassés et capitonnés semblaient énormes : 160 à 180 cm de long et 45 à 50 cm de diamètre. Ils étaient formés d’une partie creuse entourant la partie pleine contenant les vivres, les postes émetteurs, les mitraillettes, les pistolets ou les munitions. Cela permettait d’amortir la chute en s’écrasant.
D’abord, nous devions plier les parachutes et les séparer du reste. Les caisses étaient si lourdes qu’il nous fallait être au moins 4 pour les porter. Mais comment saisir un engin aussi gros et encombrant ? Les Anglais avaient bien fait les choses. Grâce aux pelles fixées dessus, il nous suffisait de les passer dans les poignées et nous pouvions alors les transporter à pied jusqu’au bois de Notre-Dame non loin de là. On nous indiqua l’endroit où étaient creusés les trous. Le travail était éreintant et dura plusieurs heures.
Pendant ce temps, Monpezat et Sévenet prenaient des notes dans un coin. Ils s’occupaient de certains conteneurs. On avait tout piétiné dans un champ d’avoine gelé.
« Demain, il faudra y mettre les cochons pour dissimuler toutes ces traces. Si quelqu’un demande ce qui s’est passé, on dira que c’est le bétail qui a fait ça. »
Le coeur sur la main, Paul et Léon proposèrent au groupe de les suivre chez eux pour se restaurer un peu. Tout le monde accepta avec plaisir. Au moment où ils pénétrèrent dans la ferme, Alex Castex s’écria :
« Mais vous avez tué le cochon ! dit-il en admirant une pleine barre de saucissons suspendue au plafond.
- Nous l’avons fait depuis peu.
- Moi qui ai mal soupé ce soir, j’en mangerai bien un petit morceau, ajouta-t-il.
- Venez les goûter ! » Alex comme les autres ne se fit pas prier. Il faut dire qu’avec cette foutue guerre, ceux de la ville n’avaient presque rien à manger.
« Ce n’est pas avec des tickets de rationnement que nous pourrions en avoir ! »
La soirée se finit sous le signe de la rigolade après avoir été sous celui de la peur : peur que les Allemands ne viennent, peur qu’on voie la lumière que Cécile et Paule avaient essayé de filtrer en calfeutrant toutes les fenêtres et portes avec des journaux. Ceux de la Montagne Noire et ceux de la ville restèrent dormir à la ferme près de la cheminée. Ils ne devaient repartir qu’au petit jour après le couvre-feu. S’ils avaient été aperçus en train de marcher avant 5 heures, ils auraient sûrement été embarqués au poste ou en prison. C’est alors que la peur reprit le dessus dès qu’ils se séparèrent. Certains durent rentrer chez eux à vélo ou à moto (Fernand Dedieu) ou en voiture (ceux de la Montagne Noire). Ils arrivèrent fort tard dans leur lit, complètement épuisés, vers les 5 et demie ou 6 heures du matin. Dire qu’il fallait encore travailler tout le jour. La journée du lendemain allait être dure !

 

PAR MONTS ET PAR VAUX

« ... Par monts et par vaux... Je répète : par monts et par vaux... »
Ce message était pour nous. Nous nous prévenions mutuellement. Il passa plusieurs fois dans la soirée. Le parachutage sera pour cette nuit. Nous voilà tous réunis chez les Lanta-Pons. Même Elysée Delpech était monté avec sa charrette dont il avait entouré les roues de chiffons bien ficelés autour pour faire le moins de bruit possible afin de ne pas attirer l’attention. Toutes les fenêtres étaient colmatées. Les petits dormaient en haut. Sévenet parla d’une voix lente et grave :
« Ce soir, le réseau anglais Buckmaster dont nous dépendons nous a confié une tâche importante. En plus des paquets, on parachute un homme. Nous devons recevoir dignement ce major anglais. Il vous faut connaître le mot de passe « Vivent la France et les Alliés ! » que vous lui direz quand il atterrira.
- La dernière fois, ajouta Monpezat, vous vous êtes crevés à charrier ces containers énormes qui devaient bien peser 200 kg chacun. Il va falloir s’organiser.
- Nous pourrions atteler une charrette à une paire de boeufs de Piquetalent, proposa Maurette.
- Oui, mais si le sol est mou à cause des pluies hivernales, nous allons nous embourber. En plus, il risque de faire du bruit avec ses roues qui grincent...
- On n’a qu’à les habiller de sacs et de chiffons qu’on ficellera solidement bien autour des roues comme a fait Elysée.
- En poussant cette carriole, on prendrait moins de peine pour mener les containers jusqu’au bois, près de la fontaine.
- D’accord. » conclut Sévenet.

Arrivés sur le lieu, ils s’aperçoivent très vite que la charrette n’est pas pratique : elle fait beaucoup de bruit, ses roues grincent, elle est trop haute...
- J’ai une remarque à faire, intervint Léon Pons. J’ai un petit charreton moins haut, avec des roues caoutchoutées, qui pourrait se révéler bien plus utile, plus silencieux, plus léger. Je vais le chercher pour remplacer celle-là. »
Sévenet mit une antenne au milieu du champ pour parler au pilote de l’avion : émetteur, récepteur, tout était à sa place avant son arrivée. Il était 11 heures. Il faisait nuit noire. On entendit le Lancaster passer au-dessus de nos têtes. Le radio essaya d’entrer en contact avec lui.
« Allô ! Mickey, m’entends-tu ? ... »
Tout à coup, l’un d’entre nous dit :
« Chut ! J’entends du bruit ! Quelqu’un arrive... »
Nous voici, tous plaqués à terre à l’exception du radio qui continua ses appels :
« Allô ! Mickey, m’entends-tu ?
- Il y a des jeunes qui vont passer.
- Je m’en fous ! répondit sèchement le radio. C’est le type de là-haut qui m’intéresse. »
Il continuera jusqu’au dernier moment où il demandera au pilote de tourner sans rien lâcher le temps que les jeunes gens passent.
« M’entends-tu ?
- Oui, je vous entends 5 sur 5.
- Il faut repasser dans quelques minutes. Il y a des gêneurs ici.
- OK ! Je vais faire un tour sur le Lauragais. »
Il fit encore quelques tours avant de s’éloigner.
« C’est le fiancé de ma fille Marinette, chuchota Antonin Martinou. Ce soir, ma fille est allée au cinéma avec Robert Bélondrade de La Grangette d’en bas, son petit ami, et un copain à lui. Elle a dû s’arrêter chez nous au Petit Paris et il rentre chez lui. Il est avec le jeune Henri Regimbeau de Lagréoulet.
- La prochaine fois, tu lui diras de rester à la maison quand il y aura un parachutage ! »
Quand les jeunes furent assez loin et sûrement arrivés chez eux, nous reprîmes nos places.
Quelques minutes plus tard, l’avion repassa. « C’est bon ! La voie est libre. Allô, Mickey ! M’entends-tu ? Me vois-tu ? L’Anglais est-il là ?
- Oui, on vous parachute l’espion... Il saute en premier et, après, on envoie les colis.
- Comment va Untel ? commença-t-il à discuter décontracté en parlant de certaines personnes de leur connaissance.
- Ça va...
- Tu peux envoyer le bonhomme... »
L’avion passa au-dessus de nous. On entendit un grand bruit : Boum ! Les trappes s’étaient ouvertes. Les containers entassés sur les trappes chutèrent. Les parachutes s’ouvrirent en claquant. Alors s’égrenèrent les corolles des toiles dans le ciel.
« Où est-il ? hurla Sévenet, angoissé.
- Il a sauté avec les colis. » expliqua Mickey.
Nos coeurs se serrèrent dans nos poitrines. Pourvu que l’Anglais arrive bien au sol ! Les caisses s’écrasèrent brutalement par terre. Bing ! Bang ! Cela faisait du bruit en pleine nuit. On a cru qu’un colis était tombé sur le toit métallique du hangar de La Jalousie.
C’est Antonin Martinou du Petit Paris qui trouva l’Anglais, dans sa combinaison de toile avec une fermeture-éclair, son casque et ses gants. Il était en train de plier sa toile, le pistolet à la main.
« Vive l’Angleterre... Vivent la France et les Alliés ! bredouilla-t-il, sûrement trop ému ou transit de froid en ce mois de mars 44. - - Vive la France ! lui répondit le capitaine Mac Kenzie avec son accent anglais en lui serrant la main. Je suis contrarié : j’ai perdu une chaussure. L’avion m’a parachuté en même temps que le matériel. J’ai eu mon pied pris dans les cordages d’un container. Pour me dégager, j’ai dû laisser mon soulier ou je m’écrasais à terre. Pourriez-vous me le retrouver ? »
Antonin expliqua tout aux autres qui le recherchèrent. Mais comment trouver une godasse dans la nuit ? Pendant que nous récupérions le matériel, Paul accompagna notre hôte à la ferme.
« Vous êtes Français ? demanda Paul à celui qui tombait du ciel.
- Plus ou moins, répondit-il avec son petit accent anglais, en lui montrant ses faux papiers : carte d’identité, bons d’alimentation.
- Mettez-vous à l’aise.
- Où nous trouvons-nous ici ? demanda-t-il en ôtant sa combinaison, en posant sur la table son revolver, son couteau à cran d’arrêt et en ouvrant sa valise pleine de linge (et contenant aussi du savon).
- À 70 km de l’Espagne.
- Il y a 2 heures, j’étais encore de l’autre côté de Londres, ajouta-t-il en se changeant de chaussettes et de chaussures.
- ...
- Où puis-je cacher ceci ? lui demanda-t-il en sortant d’une poche de son beau costume une petite éponge.
- Ici, lui proposa Paul en ouvrant la porte du buffet... »

On est rentré vers 2 heures à Taillebrougues, fatigués mais moins que la première fois grâce au charreton de Léon. Cécile et Paule avaient tout préparé pour nous remonter le moral : saucisson, jambon, un peu de pain (il était si rare qu’il avait fallu l’échanger contre du saucisson au boulanger), vin, orge grillé (ressemblant de loin au café)... tout était sur la table. Cécile faisait griller ce qu’on appelait le café. Que c’était chaud ! On était bien. On se réchauffait. On était une quinzaine autour d’un bon feu ! On ne pensait plus au danger. Et pourtant, si les boches étaient montés, ils allaient faire une razzia !
Richarson se mit à discuter dans un coin en anglais avec le parachuté après qu’il eût récupéré son éponge dans le buffet. Il en sortit un film très long qu’ils regardèrent à la lumière avec une loupe. Devaient y être consignés les messages codés des futurs parachutages, la liste du matériel, les ordres de Londres, ce qui se passait en Angleterre ou ailleurs... À la fin, après l’avoir bien lu, ils le mirent dans le feu. L’Anglais était le Major Mac Kenzie, parachuté en mars 44. Il avait pour mission de prendre contact avec la résistance de la Nièvre où il partit. Puis, les commandants du Corps Franc de la Montagne Noire questionnèrent l’ami venu d’Angleterre.
« Que s’est-il passé ?
- J’ai eu l’ordre de sauter. J’étais assis sur les containers. Quand les cales se sont ouvertes, je suis descendu avec les colis. Malheureusement, mon pied s’est pris dans les ficelles du parachute d’un conteneur. Pendant que je chutais, j’ai essayé d’enlever mon pied. Comme je n’y arrivais pas, j’ai tiré de toutes mes forces et j’ai perdu ma chaussure. »

Le lendemain matin, tout le monde était parti. À La Jalousie, Yvon de Mazères, l’ouvrier des Laborde, arriva en courant :
« M.Laborde ! M.Laborde ! criait-il. Ceux de Taillebrougues viennent nous voler les navets avec leur remorque caoutchoutée.
- Mille dieux ! s’écria Jules Laborde affectant l’air d’être très surpris. Ils sont culottés ! Voler nos navets la nuit !
- Regardez les traces laissées par leur carriole !
- Je vais aller les voir, ajouta Jules de son air des mauvais jours. Cette chose-là ne se fait pas entre voisins. On va s’expliquer !... - Oh ! Il y a un soulier neuf, là ! fit-il en découvrant la chaussure perdue par l’Anglais la veille, qui n’avait pas de semelles en bois comme celles de nos paysans.
- Donne-moi le pour voir. Cela devait être à quelqu’un de bien. Perdre un soulier comme ça ! Quand son propriétaire va s’en apercevoir, il va revenir le chercher. L’autre jour, j’avais vu quelqu’un qui semblait venir du Camp du Vernet assis là-bas. Il a dû laisser son soulier sans s’en rendre compte. »
Quelques jours plus tard, Yvon est parti à Mazères dans sa famille. A son retour, Jules lui a dit.
« Le monsieur très élégant est revenu chercher le soulier. Il te remercie de le lui avoir retrouvé. »

Un autre problème surgit : où cacher ces énormes parachutes blancs ou kaki ...?
« Où pourrions-nous entreposer ces toiles ?
- ... Sous le pin parasol, il y a des clapiers, dit Léon après un long silence.
- C’est de la folie, ce n’est qu’à quelques mètres de la route où tout le monde passe.
- Mais personne ne se doutera qu’ils y sont !
- Pourquoi ne pas les planquer dans le bois ? proposa une autre voix.
- On pourrait en faire des vêtements pour les petits, glisse Paule à l’oreille de Cécile dont le ventre grossissait de mois en mois. Le tissu est tellement rare ! Je verrais très bien Lysou et Maurice avec une petite chemisette blanche. Ce serait élégant, n’est-ce pas ?
- Après le travail, le réconfort, ajouta Monpezat en posant sur la table quelques victuailles.
- Dans chaque parachutage, il est prévu quelques douceurs destinées aux vaillants pionniers que vous êtes ! conclut Sévenet.
- Ah, non ! protesta Paul Lanta. On les laissera au maquis de la Montagne Noire qui en ont plus besoin que nous ! »

Et comme d’habitude, tout se termina par un petit repas avec le pain que chacun s’était amené car ce n’était pas facile pour ceux du plateau d’en avoir. Dans les campagnes, on avait un peu de volaille. On tuait en cachette des animaux comme un mouton, un cochon ou des veaux. Comment faire avec des bons de 3 kg de viande pour nourrir 15 personnes ? Heureusement que l’on avait des légumes dans les champs : des navets, des topinambours, des pommes de terre...

 

LE CHEVAL EST FOU DE RAGE

« Boum ! Boum ! Ici Londres ... Les Français parlent aux Français... Le cheval est fou de rage... Je répète : le cheval est fou de rage...
- C’est pour ce soir ! Allons prévenir les autres ! »

Nous voici tous réunis après le couvre-feu. Des têtes nouvelles sont autour de la table : le brigadier Tribouillet avait emmené son jeune fils âgé de 16-17 ans. Les Maurette hébergeaient Louis Lafont qu’on appelait M.Barbaste et qui avait participé à des parachutages à Auterive avant que le groupe ne soit dispersé. C’est tout naturellement qu’il vint se joindre aux Maurette et à toute la bande.
« Il y a beaucoup de vent aujourd’hui. Le parachutage se fera dans le sens SSO-NNE en suivant une ligne La Jalousie-Taillebrougues-Laillérou, à peu près. Nous avons choisi cette direction en fonction des vents. Il faudrait éviter que ça aille dans les bois. La dernière fois que nous avions perdu un colis, heureusement que Raymond Maurette l’a retrouvé. Son parachute s’était mis en torche et il s’est écrasé dans le bois de Piquetalent. Je ne vous dis pas dans quel état on a retrouvé les 4 postes radio qu’il contenait. Complètement en bouillie malgré la caisse en ferraille, la toile et la mousse. Son frère Pierre a malgré tout réussi à en faire marcher un ! ajouta Monpezat. - Rien d’autre ? Alors tout le monde à sa place ! » ordonna Sévenet.

Le parachutage se passa bien. Nous avons rapidement rangé le matériel grâce à la présence des nouveaux qui se mirent vite au diapason. De retour à Taillebrougues, à voir la tête de Sévenet, nous comprîmes que quelque chose ne tournait pas rond :
« Il y a un problème, dit d’une voix grave le commandant Monpezat. On a rentré 17 colis. On aurait dû en trouver 18. Il en manque un. Comme il faisait pas mal de vent d’ouest ce soir, il se peut qu’il ait été emporté un peu plus loin.
- J’ai vu un parachute passer au-dessus de la ferme, dit la jeune Denise Pons (16 ans) de sa petite voix.
- Pons et Lanta, puisque vous êtes sur place, tâchez de récupérer ce colis demain matin... » ordonna Montpezat.

Le lendemain, les Pons et Lanta étaient en train de traire quand, tout à coup, arriva Mme Marie Bras qui venait de poser des collets, affolée, les bras en l’air.
« Il vous faut venir, il y a quelque chose de blanc dans le bois comme une grande toile très jolie. Il y a deux valises (ces colis contenaient 2 postes émetteurs de valeur).
- On y va, dirent Léon et Paul."

Sur ces entrefaites arriva son fils, Aimé Bras, suivi d’Odette, sa femme. Ils l’avaient vu alors qu’ils coupaient du bois et ils l’avaient décroché de l’arbre.
« N’y touchez pas, nous dit Marie Bras, ça va exploser !
- Ne vous inquiétez pas ! dirent Paul et Léon en pliant le parachute.
- On va en prendre une chacun, essaya de marchander Bras.
- On va prendre les deux, dit Paul d’une voix sèche.
- Il faut aller le dire aux gendarmes, proposa le jeune voisin devant le refus ferme des 2 résistants.
- Je vais y aller, assure Paul.
- J’y vais avec toi, avança Aimé soupçonneux.
- Mais non ! Je vais y aller tout seul. » poursuivit Lanta qui avait son idée derrière la tête.
Il alla prévenir Saint-Martin qui savait tout sur les parachutages. Mis au courant, il se décida à aller voir les Bras le soir même avec un autre gendarme, Tribouillet, qui faisait partie de l’équipe. Ils arrivèrent à la nuit tombée en tenue, casqués et armés de leur revolver. Saint-Martin frappa à la porte et monta. En face de lui, Aimé Bras.
« On prend tout, on va le faire disparaître. N’ayez crainte ! C’est entre de bonnes mains. On s’en occupe. N’en parlez pas ! Au moins que les Allemands n’en sachent rien. Cela va rester entre nous et la police française. »
Mais Bras voulait prévenir plus haut. Alors Saint-Martin se fâcha et dit d’un ton plein de menaces.
« Monsieur, dit-il en posant son arme sur la table, il y a dans le coin des patriotes prêts à libérer la France. Ils participent à des parachutages permettant d’armer les résistants français contre les envahisseurs nazis et les collaborateurs français. Si vous déclarez ça aux Allemands, vous allez avoir la Résistance sur le dos. Les Alliés ne vont pas vous manquer. Vous serez fusillés. Vous allez trahir la Résistance. Alors ne dites rien. Vous marchez avec nous ou ... »
Un bref silence dû à la surprise du jeune homme est vite interrompu par sa réponse :
« Il fallait le dire plus tôt, on aurait marché...
- On ne pouvait pas le dire à tout le monde ! »
Arthur Maurette lui dit un jour :
« Quand on en fera un, je te le dirai. Tu viendras. » Et c’est ainsi qu’Aimé rentra dans l’équipe et participa aux autres parachutages.

 

BON PAPA A CASSÉ SA PIPE

Début mai 1944.
« C’est l’heure des messages personnels sur Radio-Londres. Ecoute le poste.
« Bon papa a cassé sa pipe ! Bon papa a cassé sa pipe... »
- C’est pour nous ! Allons prévenir les autres.
- Fais attention de ne pas te casser la pipe !»

Arthur Maurette frappa à la porte de Paul Lanta :
« Paul, j’ai mon ami André F. à la maison. Je crois que c’est un collaborateur. A cause des bombardements alliés qui ont eu lieu hier sur Empalot (Etait-ce le 5 avril, le 2 mai... ?), les ponts ont été détruits et le trafic ferroviaire suspendu. Il ne peut repartir ce soir. Il faut que tu montes à 10 h me dire que tu as besoin de moi pour faire vêler la vache. »
A 22 h, Paul arriva chez Arthur, l’air affolé et pressé.
« Bonjour messieurs dames. Arthur, il faut que tu viennes me donner un coup de main pour faire vêler la vache.
- Je viens.
- Si Pierrot et Raymond pouvaient venir pour la tenir, demanda Paul.
- Je viens moi aussi, proposa André.
- N’y allez pas ! dit Juliette Maurette, une vache qui va vêler, ce n’est pas très agréable : il faut mettre la main dans le placenta, il faut tout arracher... Cela va sentir mauvais. Vous pourriez vous sentir mal.
- Vous croyez ? Dans ce cas, ce n’est pas la peine que j’y aille. » ajouta-t-il en allant se coucher.

Monpezat, Sévenet et Richardson arrivèrent dans leur voiture. Ils ont pu passer aux barrages grâce à de fausses cartes de journaliste ou d’inspecteur d’assurance. Tout le monde était déjà arrivé.
« Notre équipe de ramassage est passée vendredi 28 avril. Les containers ont été facilement retrouvés. Ils ont fait un premier voyage. Ils repasseront dans la semaine. Cela fait environ 17 tonnes à transporter. Aujourd’hui, nous effectuerons notre dernier parachutage. Ces caisses-là ont été chargées à Alger alors que, les autres fois, elles venaient de Londres. Contrairement à d’habitude, nous recevrons les colis en 2 fois. Il faudra attendre le second largage avant d’aller récupérer les conteneurs. Ils tomberont entre le chemin et le bois de Notre-Dame, face à Taillebrougues. Nous nous cacherons à l’abri de la haie en attendant. Nous avons fait du bon travail ensemble. J’espère qu’il en sera de même pour celui-ci. C’est vrai que tous n’ont pas réussi. Le premier avait été raté mais il y en a eu d’autres. Combien de fois avons-nous attendu sans entendre l’avion passer au-dessus de nous ? Certains soirs, le brouillard ou les nuages ont empêché les parachutages, dit en soupirant Monpezat.
- J’espère que la chance restera de notre côté le plus longtemps possible, ajouta Sévenet qui ne se doutait pas qu’il disparaîtrait dans quelques semaines lors d’un bombardement allemand (le 20/07/44).
- Et ce bébé, Cécile ? Quand va-t-il naître? demanda Richardson.
- C’est prévu pour le 18 mai. Si c’est un garçon, je l’appellerai Gérard.
- C’est l’heure d’y aller. » interrompit Monpezat.

On arriva tous au terrain. On se camoufla derrière une haie, au bout de l’allée de Cazères. On attendait l’avion. Point d’Aimé Bras !
« On ne sait jamais, dit Arthur Maurette. Si on lui avait proposé de l’argent, il pourrait nous avoir dénoncés. Je vais y aller pour voir. »
Il y va. Il tape. Le vieux demande :
« Qu’est-ce qu’il y a ?
- Où as-tu le fils ?
- Il est au lit avec son épouse (une belle femme).
- Et les parachutages ?
- Il a dû oublier.
- Je monte le réveiller ... Eh, alors ! Aimé, tu dors ?
- Je l’avais oublié.
- Allez, viens avec nous !
- Non, M.Maurette. Je ne peux pas !
- Bon ! Cela ne fait rien, dit Arthur soulagé. Ne bouge pas. On y va.
- Attendez-moi ! s’écria-t-il en prenant son courage à deux mains. Je viens, M.Maurette. » ajouta-t-il en s’habillant rapidement. Il est venu avec nous.

Nous avons charrié une bonne vingtaine de containers ! Quand les roues de la carriole grinçaient, nous les graissions en y pissant dessus à tour de rôle. Quelle rigolade !
Ce jour-là, nous avions reçu de l’essence. Ça empestait ! Les bidons n’étaient pas crevés mais l’odeur était terriblement imprégnée sur nos mains et sur nos vêtements. Cette essence était réservée pour les responsables de la Montagne Noire afin qu’ils puissent se déplacer à chaque parachutage et pour les véhicules qu’ils avaient dans la Montagne Noire.
Cette fois-là, ils allèrent se changer au garage de Paul Roou qui ne restait pas dormir à Taillebrougues. Il avait un laissez-passer allemand en tant que garagiste et il préférait rentrer la nuit chez lui.

 

TRANSPORTS

Pendant des mois et des mois, nous nous sommes échinés à charrier ces armes que nous avions cachées dans le bois de Notre-Dame, près de la fontaine, face à Piquetalent. L’autre réserve était en face le chemin allant à Taillebrougues, sous un gros chêne. Ces caisses contenaient au début des armes légères (pistolets automatiques à barillet, mitraillettes Sten 9 mm) et surtout des explosifs. Nous eûmes aussi un petit groupe thermique avec une génératrice, certainement pour fournir du courant au poste émetteur. Ensuite, par radio, Sévenet demanda au pilote des armes lourdes. Ainsi, lors des 3° et 4° largages, nous eûmes des fusils et des fusils-mitrailleurs. Toutes ces armes étaient destinées au Corps Franc de la Montagne Noire. Mais ces armes, munitions et vivres ne devaient pas rester à pourrir là.
C’est l’équipe de M.Carceller qui devait récupérer les armes et les amener à la Montagne Noire. Carceller était chiffonnier à Castres. Il avait le grade de lieutenant dans la Résistance. Avec le jeune Maurel, 17 ans, il venait les chercher avant le couvre-feu. On chargeait les armes avec quelques voisins.
Le 28 avril 44, vers 11 heures du matin, Carceller arriva avec son groupe. Ils ont approché leur Citroën P45, équipé d’un gazogène, le plus près possible de la lisière du bois pour avoir moins de trajet à faire pour charrier les containers. Ils devaient les mettre sous des balles de chiffons ou de papiers sous la bâche. Nous avons commencé à décharger ces balles avant de ranger les caisses dans le camion jusqu’à la ridelle, puis nous avons remis les balles dessus pour les dissimuler.
« C’est fantastique ! s’écria Carceller. Les dépôts sont intacts ! Il va falloir faire plusieurs voyages pour transporter les trois parachutages qu’ils contiennent. »
Il repartit satisfait et arriva sans incident dans la forêt de Ramondens dans la Montagne Noire où ces précieux containers allaient être entreposés. Le lendemain, il ne restait que quelques bouts de papiers envolés en bordure du bois. Nous avons dû les ramasser car les Allemands auraient pu les voir...

Mais Carceller dut revenir car il n’avait pas pu tout porter la première fois. C’était le 4 mai 44. Nous venions de réussir le dernier parachutage. Même façon de procéder pour le chargement. Au retour, pour éviter les barrages des S.S. à Revel, l’équipe Carceller décida de passer par Caraman. Il était environ 13 heures. Les hommes avaient mangé rapidement quelques conserves dans le camion. À l’entrée de Caraman, le camion fut arrêté par un détachement de S.S. La surprise était si grande que personne n’eut le temps de prendre sa mitraillette. C’est l’incident stupide. Les coeurs battaient violemment, mais les visages restaient calmes.
« Papiers ! » demanda le Feldwebel.
Le chauffeur présenta les faux papiers du camion. Le sous-officier vérifia si les numéros correspondaient bien à ceux du véhicule. D’autres Allemands examinèrent les cartes d’identité. Rien n’était anormal. Trois tonnes d’armes étaient là sous la bâche tendue du camion. Les Allemands tournaient autour. Aucun n’eut idée d’en soulever la bâche. Les papiers furent rendus.
« C’est bon ! Passez !»
Maurel, Gayral et Sabardeil hochèrent la tête comme pour remercier. Ils le pouvaient. Joachim Carceller reprit le volant et démarra. Les poitrines se dilataient. L’émotion fut si forte que les nerfs étaient tendus à se rompre. Les hommes éprouvaient le besoin de se désaltérer. Ouf !

Le troisième transport d’armes du 14 mai sera le dernier voyage de Saverdun à Ramondens. Il se fit sans encombre malgré l’occupation de plus en plus dense de la région. La tristement célèbre division « Das Reich » (elle s’est illustrée par le massacre d’Oradour sur Glane du 10 juin 1944) était au repos dans le coin.

Il y eut un autre voyage quelque temps avant. À un parachutage, ils avaient envoyé 4 containers de ravitaillement. Il y avait des fruits secs, des sardines, des boîtes de conserve... On les mit dans la fournière pour ne pas les mélanger avec les armes à cause de la pluie. Ils sont venus un vendredi de foire avec une camionnette. Ils sont repartis vers 11 heures en passant par le marché ! Pour camoufler ces caisses, ils avaient mis 5 ou 6 fagots de bois dessus. A la Montagne Noire, ils étaient nombreux (500 à 900) et il leur fallait de quoi manger.

C’est ce que répéta un jour Paul à Paule. Elle allait ramasser des topinambours avec sa belle-soeur Denise Pons qui avait 16 ans. Elles ont pris des abricots et des figues sèches pour manger dans les champs.
« Mais tu es folle, malheureuse ! Il ne fallait pas y toucher ! C’est pour le maquis, s’écria Paul.
- Mais on nous a dit qu’il y en avait aussi pour l’équipe des parachutages.
- On a des haricots, des patates ! On a de tout ! Et là-bas, ils n’ont rien ! ajouta Paul. N’y touchez plus ! »
La même mésaventure arrivera à Cécile et à Denise, la gourmande, qui se feront gronder par Léon Pons. Il faut dire que c’était plus facile de vivre dans une ferme. Nous arrivions à nous débrouiller. On cachait un peu de blé et nous allions faire la farine chez Bras qui avait un broyeur à main.

Le fameux colis trouvé par la famille Bras qui contenait 2 postes émetteurs a quand même fini dans les mains de la Gestapo. Un jeudi, M.Sévenet, accompagné d’un ami et d’un gendarme, vint chercher les postes à Piquetalent. Ils les mirent sur le siège arrière de la traction où ils avaient entreposé des mitraillettes sous une couverture. Arthur Maurette lui dit :
« Faites attention ! Ce n’est pas prudent de partir en plein jour avec un tel chargement.
- Ne craignez rien ! » répondit-il fièrement en montrant un revolver qu’il avait à la ceinture et un autre dans la boîte à gants. C’était un jeune lieutenant dynamique.
Sévenet déposa le gendarme à Saverdun et son ami à l’entrée de Toulouse. Il se fit arrêter rue de Rémusat par des Allemands. Il a ouvert sa portière, il s’est enfui, il a pris un couloir et il a réussi à se sortir de leurs griffes en abandonnant tout : les radios, la voiture, les armes...

Quatre jours après, il était à Piquetalent pour un autre parachutage.

 

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