CHAPITRE 1 : LA BANDE 1944
Bonjour ! Je m’appelle Andrée Roou. J’ai 11 ans.
Je suis née en 1933, l’année où Hitler a pris le pouvoir en Allemagne. Depuis
le monde a changé. Il a conquis presque toute l’Europe. Les armées françaises
attendaient les Allemands près de la frontière allemande (sur la ligne Maginot).
Mais les nazis sont passés par la Belgique et nos armées n’ont pas pu résister.
Il a fallu appeler le maréchal vainqueur de la première guerre mondiale, Pétain,
pour signer l’armistice (la paix) avec les Allemands. La France est devenue
l’alliée de l’Allemagne. Elle a dû fournir de l’argent, des armes, de la nourriture
et même des hommes pour travailler en Allemagne.
Aujourd’hui, les Allemands occupent la ‘Zone libre’. Je les ai vus passer dans
la ville avec leurs chars et leurs camions pour aller fermer la frontière espagnole
le 11 novembre 1942.
Je suis en C.M.2 chez Mme Dreuil, notre institutrice. Elle est très sévère
mais juste. Cette femme généreuse a créé une cantine pour les enfants qui n’avaient
pas assez de nourriture à la maison à cause du rationnement et des restrictions.
Mme Servant Jeannette l’aide à servir entre midi et deux heures. Ce sont deux
braves femmes, prêtes à se dévouer pour les enfants.
Chaque jour, nous nous retrouvons avec les amis près du grillage qui nous sépare
des garçons avec lesquels nous discutons pendant les récréations. Mon petit
ami, Henri Maurette, a deux ans de plus que moi. C’est le chef de sa bande et
moi de la mienne.
Notre devise est : « Secret, Amitié et Fidélité. »
Voici notre groupe :
Moi, Andrée Roou, fille de Paul Roou et d’Emma Roou.
Ma meilleure amie est Jacqueline Delache, fille du capitaine Delache, surveillant
du camp du Vernet. Elle a une soeur plus âgée s’appelant Michèle.
Pierrette Rouziès complète le trio. C’est la fille de Gaston Rouziès, dit ‘Cri-Cri’,
menuisier, et de Mimi. Sa grand-mère s’appelle Marie.
Comme copains, nous avons Henri Maurette (il a trois frères : Maurice (9 ans),
Pierre (20 ans) et Raymond (17 ans). Les grands aident leur parents à la ferme
de Piquetalent). Quelquefois, vient se joindre à nous leur jeune voisin Elysée
dit ‘Lysou’ (il a un frère plus jeune : Maurice (7 ans). Ce sont les enfants
de Paul et de Paule Lanta, neveux de Léon et Cécile Pons, tous de Taillebrougues).
Il ne faut pas que j’oublie André Saint-Martin, le fils du gendarme, et Maurice
Durin, le fils du docteur.
Mon père est garagiste et ma mère est postière (standardiste) à Saverdun. Les vacances de Noël sont finies et je prépare mon cartable pour aller demain à l’école. A Noël, j’ai eu comme cadeau une orange et du chocolat. Il faut dire que c’est difficile d’avoir à manger.
CHAPITRE 2 : DU TEMPS DES PARACHUTAGES
Lundi 3 janvier 1944. J’arrivai dans la cour des filles.
« Bonne année, Andrée ! me crièrent mes amies en m’embrassant.
- Bonne année, Pierrette ! Meilleurs voeux, Jacqueline ! leur répondis-je.
- Comme voeu, proposa Pierrette, moi, j’aimerais qu’ils arrêtent de faire le
couvre-feu, le soir.
- J’aimerais que ce pays redevienne libre, dit Jacqueline, comme il l’était
avant qu’Hitler arrive avec ses soldats.
- Je souhaiterais que mon père rentre du STO d’Allemagne, ajoute une amie.
- Et moi, dis-je, je voudrais que cette guerre finisse vite ! »
Nous nous approchâmes du grillage où je remarquai la figure grave de Maurice,
le fils du docteur.
« Qu’est-ce que tu as ? lui demandai-je.
- Ce matin, avant de venir à l’école, j’étais dans une pièce près du cabinet
de mon père. J’ai entendu parler une dame, Mme Duffieux, la femme du dentiste,
qui disait à mon père que la Gestapo allait l’arrêter et son lieutenant aussi.
- J’ai vu ton père aller chez le mien, certifiai-je. Il lui a annoncé : « La
Gestapo veut m’arrêter. Enlève une pièce de ma voiture pour la mettre en panne.
» Mon père lui a conseillé de partir. Il lui a proposé de l’emmener où il voulait.
- Qui peut-être ce fameux lieutenant ? demanda Henri Maurette qui s’était joint
à nous.
- Ce doit être mon père, suggéra Pierrette en pâlissant.
- Tu crois ?
- Ils étaient souvent ensemble, le soir, à la maison, parlant à voix basse.
Il faut que j’aille le prévenir... »
Vendredi 7 janvier. Pierrette n’est pas encore revenue à l’école depuis lundi,
jour où elle est allée prévenir son père du danger qu’il courait. Dès que je
la vis, je me précipitai à sa rencontre.
« Comment ça va ?
- Cela ne va pas trop bien. Je n’ai pas dormi de la nuit, dit-elle en sanglotant,
tout en s’approchant de la cour des garçons. - Les Allemands sont venus chez
moi, déclara Maurice Durin. Ils ont posé plein de questions à ma mère. Comme
elle ne savait rien, ils l’ont laissée tranquille.
- Ils sont venus chez nous aussi, à dix heures du soir, ajouta Pierrette Rouziès.
Ils étaient huit Allemands et un Français. Ils ont interrogé ma mère pour savoir
où était caché mon père Gaston. Ils lui ont mis une mitraillette sur le ventre.
Elle disait qu’elle ne savait rien. Le Français s’est énervé et l’a giflée avec
ses gants en cuir...
- Oh, les salauds ! s’écrièrent indignés tous les garçons qui nous avaient rejoints.
S’attaquer à une faible femme pour la faire parler !
- Pourtant elle savait que son mari et ton père Georges Durin faisaient passer
des gens en Espagne. Un jour, le docteur Durin l’envoya à Pamiers pour prévenir
Mr Amouroux qu’il fallait faire passer trois jeunes en Espagne.
- C’est dangereux pour ceux qui vont les faire passer et pour celui qui les
accompagne en Espagne, indiqua André. Ils pourraient se faire prendre et se
faire tuer.
- Oui, mais il faut qu’ils s’enfuient, ajouta Henri. C’est encore plus dangereux
de rester en France. Mon oncle Louis Maurette est parti de Saverdun puis il
est passé par Foix, Siguier, El Serrat, Andorra, San Julia puis l’Espagne. Les
franquistes l’ont mis en prison. Franco, le chef espagnol, l’a échangé contre
un sac de blé américain. Il est allé à Casablanca puis en Algérie. Il veut débarquer
en France pour la libérer.
- Je n’ai pas fini mon histoire... Ma mère Mimi y est allée le 14 décembre 1943.
Elle est montée au 1° étage. Elle a trouvé les Allemands chez ‘Amieux’ (son
nom de code). Elle a prétendu s’être trompée et elle est rentrée à Saverdun.
Ce jour-là, les boches avaient arrêté un grand nombre de chefs de la Résistance.
Durin et mon père craignaient d’être arrêtés. Mon père, Cri-Cri, a même enterré
des armes dans son jardin.
- Elle savait tout ça ! s’étonna Henri. Mais elle aurait pu en dire des choses.
- Mais elle n’a pas parlé. Une femme, aussi faible soit-elle, n’avoue jamais,
même sous la torture ! Marie, ma grand-mère s’est mise à pleurer. Elle a protesté
: « Elle ne sait rien, elle ! »... L’interrogatoire dura jusqu’à une heure du
matin... J’ai pleuré toute la nuit.
- Ne t’inquiète pas ! lui dis-je pour la rassurer. Ils ne vous ont pas envoyés
en prison, ni en Allemagne. - Ils n’y envoient ni les femmes, ni les enfants,
déclara André, mais les hommes.
- Tu crois ça ? intervint Jacqueline Delache. Mon père, qui est surveillant
au camp du Vernet, m’a dit qu’ils avaient eu des femmes qu’ils ont envoyées
par train en Allemagne.
- La guerre est dure, même pour les femmes ! ajoutai-je. C’est pour cela qu’on
en rencontre de plus en plus dans les mouvements de Résistance.
- Un jour, continua Jacqueline, il vit arriver 40 enfants juifs que les Allemands
avaient arrêtés au Château de la Hille, près de Pailhès. Ce château appartient
à la Croix Rouge suisse. Ils voulaient les emmener dans un camp de concentration
en Allemagne.
- D’où personne n’est encore revenu, pleurnicha Pierrette.
- Pourquoi des enfants ? demanda Lysou, le plus jeune d’entre nous.
- Parce qu’ils sont juifs et qu’Hitler hait les juifs. Il paraît qu’il veut
tous les tuer.
- Mais ils ne lui ont rien fait, ces enfants ! s’insurgea-t-il. C’est dégoûtant
! Ils ne peuvent même pas se défendre.
- Les nazis sont des racistes, expliquai-je. Ils croient que ce sont eux les
meilleurs et que toutes les autres races leur sont inférieures, surtout celle
des juifs.
- Personne n’a défendu les Allemands de les emmener ?
- Si ! La directrice du centre de La Hille ne voulait pas. Elle est allée voir
le directeur du camp et mon père. Après des heures et des jours de discussions,
après de nombreux coups de fil donnés en Suisse ou à Vichy, ils reçurent l’ordre
de les relâcher. Mon père et tous les gardiens étaient soulagés. La directrice
les a ramenés à Pailhès.
- Cette femme a été formidable ! m’écriai-je. Sans armes, elle a réussi à faire
reculer les Allemands et leurs amis de Vichy !
- Elle s’est vraiment dévouée entièrement à ces enfants, ajouta Jacqueline.
- Elle a fait comme si c’était leur mère. Je parie, m’avançai-je, qu’elle aurait
été prête à être échangée contre eux, s’il avait fallu. Quel cran ! On ne peut
être qu’admiratif devant une telle femme ! Les femmes aussi sont des êtres exceptionnels.
Sèche tes larmes, Pierrette. Toi aussi, tu es une femme... C’est l’heure de
rentrer en classe. »
Samedi 8 janvier. Nous nous dépêchons de nous retrouver à notre point de rendez-vous
près du grillage.
« Je sais où sont vos parents, Pierrette et Maurice, affirma notre chef Henri.
Rassurez-vous : ils sont en bonne santé. Les Allemands ne les ont pas attrapés.
Ils sont à Piquetalent, chez moi.
- Oh, merci ! s’exclama Pierrette en sautant au coup d’Henri. (J’ai failli en
être jalouse.)
- Ton père, Andrée, a amené le docteur Durin dans sa voiture l’autre jour. Ma
mère Juliette a été très surprise mais fort ravie qu’il séjourne chez nous.
Puis, c’est Antonin Martinou qui a amené le père de Pierrette le soir même.
Ensuite, j’ai vu ma famille qui écoutait Radio-Londres vers huit heures. Quand
au poste, ils ont dit : « ... Les mimosas sont en fleurs... » tout le monde
s’écria : « C’est pour nous ! ». Plus tard, j’ai compris en voyant leurs allées
et venues autour de la maison, que c’était un parachutage. Mais je suis presque
sûr qu’ils l’ont loupé, rien qu’en examinant leur tête quelques minutes après.
Ils ne savaient pas comment faire. J’ai entendu ma mère crier mais cela m’étonnerait
que le pilote de l’avion qui tournait au-dessus l’entende ! Il aurait fallu
un poste émetteur mais M.Durin n’en avait pas. J’espère que, la prochaine fois,
ils seront mieux équipés.
- A quoi penses-tu, André ? lui demandai-je.
- ‘’Les mimosas sont en fleurs’’, c’est joli comme message, tu ne trouves pas
? De plus, c’est de circonstance : ils commencent à fleurir en janvier. J’en
ai en fleurs dans mon jardin. - C’est vrai, tu as raison. - De plus, le mimosa
est la plante préférée de ma mère Josette, fit remarquer le fils Saint-Martin.
C’est tout un symbole.
- Je ne comprends pas.
- Pour ma mère, c’est comme la Résistance. Elle résiste bien au froid comme
nous aux Allemands. Les plus belles fleurs sont toujours les premières comme
chez les résistants, c’est plus difficile d’être les premiers à résister.
- C’est beau comme comparaison ! fis-je.
« Mes parents m’ont appris une chanson, dit Henri. Voulez-vous que je la chante
?
- Oh oui ! Mais comment s’appelle le titre de ta chanson ?
- Elle s’appelle: ‘Le chant des partisans’.
- Que veut dire ‘partisans’? demanda le jeune Lysou.
- Cela signifie: ‘résistants’. - Vas-y ! Chante ! »
Et l’enfant se mit à chanter.
« Elle est très belle, cette chanson ! dit Maurice.
- Tu peux nous l’apprendre ? demanda Pierrette.
- D’accord. Je vais vous la recopier »
Un peu plus tard, les amis d’Henri surent par coeur cette mélodie.
Mardi 8 février. Un mois a passé. Les jours d’hiver se succédèrent dans le
froid et sous la neige. Dès que j’arrivai, je remarquai une certaine effervescence
dans notre groupe.
« Hier soir, nous annonça Lysou (Elysée) Lanta, j’ai vu ma mère Paule et ma
tante Cécile, aidées de ma tante Denise Pons, boucher tous les trous des fenêtres
et des portes avec des journaux. Plein de gens sont arrivés après le couvre-feu.
Ma mère m’a mis au lit. Vers deux heures du matin, ils sont revenus si heureux
d’avoir réussi leur premier parachutage qu’ils m’ont réveillé. J’ai entendu
les amis de mon père dire qu’ils avaient caché des containers d’armes dans le
bois de Notre-Dame. Ils sont rentrés crevés d’avoir charrié des colis de 250
kg.
- Tu n’as pas eu peur que les Allemands débarquent ? lui demanda Henri.
- Moi, ce que j’ai peur, c’est que mon père se fasse écraser par une caisse
de 250 kg, répondit la petite voix de Lysou Lanta. »
Mercredi 8 mars. Depuis le premier parachutage réussi, notre bande s’est encore
plus regroupée. Chaque jour, chacun ajoutait des détails. Mais ce matin-là,
quand j’arrivai, je compris qu’il s’était passé autre chose. C’est Henri qui
nous annonça :
« Hier soir, j’ai vu mon père dehors en pleine nuit avec mes frères Pierre et
Raymond et d’autres personnes dont le père d’Andrée. Puis un avion arriva et
tourna en rond. Je suis sorti pour voir. Mais mon père Arthur m’a vu et m’a
ordonné de rentrer. J’ai regardé la suite par la fenêtre de ma chambre. L’avion
a lâché des boîtes. J’ai vu des parachutes partir vers le bois de Notre-Dame.
- Alors, celui-là aussi, il a été réussi, dit André.
- Moi, dit Lysou, je me suis réveillé quand j’ai entendu l’avion tourner autour
de la ferme. Je me suis levé quand j’ai perçu du bruit dans la cuisine qui est
au-dessous de la chambre. J’ai regardé à travers une fente du parquet.
- Qu’as-tu vu ? lui demanda Henri.
- Mon père ramena un inconnu puis il repartit chercher les containers avec les
autres. Ma mère s’occupa de lui et lui posa des tas de questions auxquelles
il répondit avec un fort accent anglais. C’est ainsi que j’ai cru comprendre
que c’était un major anglais ou écossais, qu’il était à Londres deux heures
plus tôt, qu’il avait été parachuté avec les paquets mais que son pied s’était
pris dans les ficelles des colis. Il a fallu qu’il enlève sa chaussure qu’il
a perdue.
- Il a failli être écrasé par les containers de 250 kg ! s’exclama Maurice.
- Heureusement qu’il est plus léger que les charges qui ont dû arriver les premières
en bas, nous expliqua Maurice.
- Et après ?
- Il a donné une petite éponge à ma mère qui l’a cachée dans le buffet de la
cuisine. Puis il a attendu que tous arrivent. Au retour des commandants de la
Montagne Noire (Monpezat, Sévenet et Richardson) qui nous font faire les parachutages,
il a repris son éponge et en a sorti un tout petit film.
- C’est ingénieux de planquer un microfilm dans une éponge ! s’émerveilla Henri.
Et après ?
- Ils ont parlé en anglais et je n’ai plus rien compris.
- Ils ont dû lire le microfilm, ajouta André.
- Oui, mais après, ils l’ont jeté au feu !
- Au feu ! Pour quoi faire ? demanda Pierrette.
- Ils ont sûrement appris les messages ou les codes par coeur, précisa Maurice.
Et après ?
- Ma mère et ma tante leur ont préparé à manger et tout le monde est resté dormir
à la maison à cause du couvre-feu.
- C’est tout ?
- Oui, car je me suis endormi. »
Samedi 18 mars. Encore du nouveau. Voilà encore Lysou Lanta.
« Mon père et d’autres hommes ont fait le 3° parachutage. Il a été réussi mais
cela a dû être dur. Je suis sorti avec ma mère et j’ai vu un énorme avion voler
dans les airs. Ils ont lâché de grosses barriques. Les hommes semblaient très
inquiets. Puis je suis rentré car il faisait très froid et il était presque
minuit. Je ne pouvais pas rester.
- C’est vrai, remarqua Jacqueline Delache, ce travail doit être difficile.
- C’est pour cela que ce sont des hommes qui portent ces lourds containers,
me taquina Henri.
- Mes parents étaient tellement contents qu’ils en oubliaient leur fatigue.
- As-tu bien dormi avec tout ce bruit et cette inquiétude ? demanda Maurice
Durin.
- J’étais un peu inquiet mais quand j’ai entendu ma mère rire et mon père dire
des bêtises, je me suis dit qu’ils avaient réussi.
- Ils sont très courageux, tes parents ! s’exclama Durin. Moi, je ne l’aurais
peut-être pas fait.
- Trouillard ! Si tu veux te battre contre les Allemands pour les faire partir
de France, il faut des armes. Elles serviront aux combattants.
- Savez-vous la dernière ? demandai-je à mes amis d’un air mystérieux. Je sais
où sont le docteur Durin et le père de Pierrette, Gaston Rouziès.
- Où ? s’enquirent-ils ensemble, impatients de savoir.
- Chez Mme Guichou à Saint-Martin d’Oydes. Elle les héberge depuis le 19 février
dernier. Elle les nourrit avec ses propres tickets de rationnement. Elle est
généreuse !
- Comment le sais-tu ? demanda André Saint-Martin.
- J’ai entendu mon père Paul le raconter à ma mère Emma. Il y est allé à pied
(l’essence est rationnée et rare) en faisant semblant d’aller réparer des voitures
en panne. Il a même dit que c’était Laurent Saint-Martin qui devait remplacer
le père de Maurice Durin comme chef à la tête des résistants de l’Armée Secrète
de Saverdun.
- Ca alors ! Mon père, chef ! faillit s’étouffer d’étonnement et de fierté André.
- Ding ! Dong ! - La cloche sonne, rentrons ! »
Mardi 2 mai.
« J’ai entendu un avion hier soir. Je parie qu’il y a eu le 4° parachutage,
annonça Jacqueline.
- Oui, j’ai vu mon père partir après le repas à Taillebrougues, dit Henri Maurette.
Il est rentré très tard. Il a été réussi.
- Hourra ! Encore d’autres comme cela et les résistants gagneront la guerre
contre ces sales boches !
- Et les résistantes alors ? m’insurgeai-je. Tu crois qu’elles ne sont pas méritantes
d’écouter les messages dans la journée sur Radio-Londres, de calfeutrer les
fenêtres et les portes chaque soir de parachutage, de préparer le repas pour
près d’une vingtaine de personnes, d’héberger les officiers anglais parachutés,
de se priver de nourriture pour la laisser aux 500 ou 900 maquisards du Corps
Franc de la Montagne Noire !
- Moi, s’interrogea Jacqueline, j’aimerais être dans la Résistance pour voir
ce qu’il y a dans les containers des parachutages.
- J’y parie que ce sont des armes, proposa André Saint-Martin !
- Moi, j’ai vu que les gens de la Montagne Noire étaient venus les chercher
la semaine dernière, nous apprit Lysou. Tous les colis étaient cachés dans le
bois sauf quelques paquets de nourriture sous le gros chêne où les avaient cachés
ma mère et ma tante Cécile. Carceller, un marchand de chiffons, devait les emmener
dans son véhicule. Ils ont chargé les conteneurs dans le camion qu’ils ont approché
le plus près du bois. Ils les ont cachés sous des balles de chiffons et de papiers,
sous la bâche. Ils furent arrêtés par les Allemands à leur retour.
- Et alors ? avons-nous crié tous ensemble, suspendus à ses lèvres.
- Les boches ont vérifié les papiers mais, heureusement, ils n’ont pas regardé
sous la bâche. Carceller et son équipe sont repartis tranquillement.
- Quel sang-froid, m’écriai-je admirative !
- Moi, j’aurais pris ma mitraillette, dit André, et j’aurais tiré.
- Mais non ! ajoutai-je. Réfléchis ! Les Allemands auraient tiré eux aussi.
Ils auraient pu tuer les braves résistants et prendre toutes les armes dont
ont tant besoin les maquisards."
Tout à coup, le fils Duffieux passe et demande aux garçons de jouer aux billes
avec lui. André lui répondit :
« Nous ne jouons pas avec le fils d’un traître. C’est ta mère qui a dénoncé
aux Allemands le docteur Durin et son ami Cri-Cri (Gaston Rouziès) pour toucher
les 50.000F par personnes arrêtées. C’est mon père Laurent qui a découvert sa
déclaration à la gendarmerie. Elle a prévenu Georges Durin, qui était aussi
son docteur, pour faire semblant d’être avec lui. Mais c’est elle qui l’a dénoncé
à la Gestapo.
- C’est à cause d’elle que ma mère s’est faite interroger et que les Allemands
sont revenus emmener la semaine suivante ma grand-mère Marie ! s’écria hors
d’elle-même Pierrette Rouziès.
- Et mon grand-père, ajouta Maurice Durin. Ils ont été emprisonnés à la prison
Saint-Michel à Toulouse et ne sont revenus à Saverdun que trois mois après.
Tu vas voir si je t’attrape !...»
Devant la menace, le fils Duffieux s’enfuit se réfugier à côté des maîtres qui
marchaient en long dans la cour.
« Il ne perd rien pour attendre, grommela Maurice, tout essoufflé à son retour.
- Il n’est pas responsable des bêtises de sa mère. » Concluai-je avant que chacun
revienne dans sa classe.
CHAPITRE 3 : APRES LE DEBARQUEMENT
Mardi 6 juin 1944. Nous nous retrouvâmes dans la cour. Je remarquai immédiatement
l’air mystérieux de mon ami Henri.
« Avez-vous entendu ce message important qui est passé à Radio-Londres. C’était
: « La forteresse volante a quatre moteurs », ce qui veut dire d’après mon père
Arthur que le débarquement est proche.
- Oui ! Enfin, ce n’est pas trop tôt ! On va les chasser, ces sales nazis.
- On va redevenir libres, se mit à rêver Jacqueline.
- Moi, dis-je, j’ai entendu un message très poétique : « Les sanglots longs
des violons de l’automne bercent mon coeur d’une langueur monotone... »
- C’est une poésie de Verlaine qu’on étudie justement en classe, précisa Maurice
Durin.
- C’est sûrement un message important, supposa Henri.
- Mon père m’a dit que c’était celui confirmant le débarquement, affirma André
Saint-Martin. D’après lui, cela voudrait dire qu’il faut que tout le monde prenne
les armes et empêche les Allemands de remonter vers la Normandie où doit avoir
lieu le débarquement allié.
- Tous les grands s’étaient rassemblés. Ils écoutaient la radio. Tout le monde
en parle. Si c’est vrai, la radio de Vichy le confirmera. »
Quelle joie, le lendemain, quand la nouvelle fut confirmée. Tous les jeunes
de 17 à 20 ans voulaient faire la guerre.
Vendredi 9 juin. Nous discutions de l’Evénement.
« Vous avez vu que tous nos proches se préparent pour l’offensive, demanda André.
Moi je vous dis que cela va barder !
- Enfin, espérons que nous allons gagner !
- Ouais ! On va leur foutre la pâtée ! On va prendre notre revanche de 40 !
- Si tout le monde s’y met, on va les repousser chez eux, assura André.
- Oh ! Il nous faut rentrer en classe. Bon. Salut ! »
Lundi 12 juin.
« Vous savez quoi, les copains, commença à nous dire Laurent Gos (un nouvel
élève qui venait d’arriver depuis quelques jours de Pamiers ; il est dans la
classe d’Henri). Il y a eu une bataille à Vira. Les Allemands sont arrivés vers
14 heures, d’après ce que m’a dit, hier, ma tante Marguerite Gos. Les sentinelles
qui étaient armées d’une mitrailleuse et de grenades virent des centaines d’Allemands
sur la route de Pamiers. Les résistants alertèrent les autres en lançant des
grenades sur les camions nazis.
- Mais où étaient les autres ? demandai-je.
- Ils étaient au moulin d’Engraviès près de Vira où s’était réunie une partie
de l’Etat-major des Francs-Tireurs Partisans Français (Calvetti...). Mon oncle
Aimé Gos, à la tête de son groupe de FTPF, a essayé d’arrêter la progression
ennemie. Heureusement que Tostado, le chef des guérilleros espagnols (de sacrés
combattants, ces gens-là, qui ont appris à se battre en 1936 contre les fascistes
espagnols), est arrivé pour les aider. Mais sur les 14 qu’ils étaient, 8 seulement
avaient des armes. A la tombée de la nuit, ils résistaient encore à 300 Allemands
environ. Mais ils durent battre en retraite et tout est rentré dans l’ordre.
Ils n’ont eu que 4 tués, je crois, alors qu’une centaine d’Allemands ont été
touchés ou sont morts.
- C’est vrai, assura Jacqueline. Mon père m’a dit hier soir qu’il avait vu au
Vernet des dizaines de camions contenant 80 boches pissant le sang !
- C’est cela leur race supérieure ? plaisantai-je. Avec la supériorité écrasante
en nombre, en armement, en métier... Ils se sont pris une belle raclée !
- Ma tante, poursuivit Gos, avait préparé à manger aux résistants. Elle reçut
l’ordre de Calvetti de cacher la soeur de l’otage (un milicien) qui s’était
enfui la veille et qui a dû les dénoncer. Elle est passée à travers les lignes
adverses et l’a amenée à l’endroit prévu.
- Quelle femme ! m’exclamai-je. Elle a risqué autant que les combattants, sinon
plus. Elle n’avait aucune arme pour se défendre et risquait la mort si elle
se faisait prendre. Quel courage !
- Pour se venger, les Allemands ont brûlé le moulin de ma tante !
- Quels lâches !
- Moi, j’ai une tante qui est aussi courageuse que la sienne, nous déclare
une amie espagnole, Maria Puigsech. Elle habite Varilhes. L’autre jour, je suis
allée chez ma tante Herminia. Je l’ai entendue raconter à mon père qu’elle venait
de porter un message du commandant Tostado au commandant Roberto : elle sert
d’agent de liaison pour l’Etat-major des guérilleros. Elle cache ses messages
dans les cheveux, dans sa poitrine ou dans le guidon de son vélo. Mais elle
préfère les apprendre par coeur pour ne pas qu’il y ait des traces depuis qu’elle
s’est faite arrêter.
- Par les Allemands ? interroge Maurice Durin.
- Non, par les FTPF ! C’est un comble ! Entre résistants ! Mais ils ne savaient
pas qu’elle aussi l’était et travaillait pour les guérilleros. Elle ne leur
a rien dit. C’est ton oncle Aimé Gos qui leur a dit de la relâcher.
- Quelle femme formidable ! coupai-je.
- Ce n’est rien ! L’autre jour, elle devait aller à la gare de Varilhes accueillir
des amis qui arrivaient en train pour passer en Espagne. Un ami guérillero,
Munoz (qui l’aime bien d’après ce que j’ai compris), l’a averti que si les Allemands
l’arrêtaient et l’interrogeaient, ses amis résistants lui lanceraient des grenades
pour ne pas qu’elle parle.
- Ce n’est pas croyable ! Elle n’a pas accepté, j’espère.
- Mais si ! Elle savait très bien le risque qu’elle courait !
- Quelle tante fantastique ! m’exclamai-je encore.
- Je ne l’aurais pas fait, reconnut Maurice. J’aurais eu peur de faire ça.
- Evidemment, lui rétorquai-je. Tu ne vaux pas une femme de cette qualité !
ajoutai-je en plaisantant. N’est-ce pas ? demandai-je en me retournant vers
Jacqueline.
- Je crois que, quand on a un idéal, on peut faire une telle chose. Ta tante
Herminia a une telle haine des nazis qu’elle est prête à mourir s’il le faut.
Il nous en faudrait des milliers de femmes et d’hommes comme elle pour gagner
cette foutue guerre ! » nous déclara-t-elle.
Les garçons en restèrent bouche-bée. Elle leur avait cloué le bec !
CHAPITRE 4 : LE MASSACRE DE JUSTINIAC
Mardi 27 juin. Cela fait une quinzaine de jours que Jacqueline n’est plus revenue
à l’école.
« Personne ne sait où est Jacqueline et sa famille ? demandai-je inquiète.
- Son père se cache on ne sait où, m’expliqua Maurice. Il a quitté son travail
au camp du Vernet. On l’accuse d’avoir favorisé le 11 mai dernier la fuite d’Alphonso
Gutierrez, le responsable espagnol du quartier B (celui des prisonniers politiques
espagnols). Mais les Allemands ont dû savoir qu’il préparait l’évasion de tous
les internés du camp...
- Avec Gutierrez qui est le commandant du 2° bataillon des guérilleros du col
du Portel près de Foix, ajouta Maria Puigsech.
- Les boches ont procédé à l’évacuation de tous les prisonniers vers l’Allemagne.
- Ils vont sûrement les tuer, dit Pierrette. C’est Louis Donat, mon voisin,
qui aurait prévenu le capitaine Delache à la gare à Saverdun qu’il risquait
d’être arrêté. Depuis, plus personne ne l’a revu. Il doit se cacher...
- Mais où sont les garçons aujourd’hui ?
- Je ne sais pas. Ce n’est pas normal, lui répondis-je soucieuse de l’absence
d’Henri et d'André.
- Regarde à la grille ! Un garçon nous fait des signes. Tu le connais ?
- Oui, c’est Guy Landes, un ami qui habite chez les Pélata à Justiniac. Son
père est aussi un résistant. Il a 14 ans.
- Bonjour, les filles ! nous dit-il d’un air grave.
- Bonjour !
- Un malheur est arrivé à Justiniac... prononça-t-il d’une voix saccadée et
émue. Dimanche 25 juin, le soir du bombardement sur Toulouse, vers 17 heures,
une moto est montée à Justiniac. C’était un copain de mon père, qui sert d’agent
de liaison. Il a dit à M.Saint-Martin que la Gestapo allait attaquer le lendemain.
Celui-ci m’ordonna, avec quelqu’un d’autre, de remplir d’essence les réservoirs
des véhicules, pour pouvoir partir autre part. Arthur Maurette, le père d’Henri,
est arrivé. Il a expliqué qu’un espagnol lui avait dit : « M.Maurette, il faut
que les résistants partent de Justiniac, sinon les boches ne vont pas les rater.
»
Après avoir entendu cela, il est allé prévenir son fils Pierre et Laurent Saint-Martin.
Pierre a préféré rester avec le groupe de résistants qui s’était formé autour
de leur chef Saint-Martin qui rassura Arthur en lui promettant qu’ils partiraient
après une bonne nuit de sommeil. Il ordonna à Roucal de se poster en sentinelle.
Mais celui-ci dut s’endormir à la pointe du bois d’Escarrabillat car il n’entendit
pas les Allemands arriver vers les 5 heures du matin. Il avait été posté là
pour surveiller la route de Brie d’où viendraient les boches. En fait, ils ont
dû passer par Marliac. A 5 heures, une bombe éclata. Elle nous a tous réveillés.
Nous étions tous encerclés. Les maquisards durent se rendre. Ils furent interrogés
et torturés comme moi.
- Tu as été battu ?
- Oui. Un Allemand parlant bien le français m’a donné de grands coups de pied
et m’a menacé de son pistolet pour que je lui dise où étaient les autres résistants
et mon père... Je n’ai rien dit. Mme Pélata pleurait et suppliait les boches
de me laisser. J’ai cru qu’il allait me tuer quand un milicien apprenti chez
les Pélata de Marliac me disculpa. Cela me sauva la vie. Peu après, j’entendis
des rafales de mitraillettes. Je compris qu’ils avaient fusillé les partisans.
Puis ils ont attrapé devant la ferme Escarrabillat, la métairie des Pélata,
Joseph Bélondrade et un autre résistant.
- Ce doit être Jean René Martin, dit Pierrette. Il était hébergé chez Mme Delpech
Marie qui habite en face chez moi. Il était venu pour remplacer Saint-Martin
car cela devenait trop dangereux. Il devait monter en discuter avec lui, hier.
- Les Allemands sont repartis et ne sont revenus que deux heures après.
- C’est vrai ! Je les ai vus passer devant l’école, certifia Pierrette. Ma mère
a même regardé dans les voitures pour voir s’il n’y avait pas mon père Gaston.
Elle n’a reconnu que Joseph Bélondrade, le beau-frère de Jeannette Servant,
la cantinière qui habite en face chez Jacqueline. Il était couvert de sang.
- Ils sont montés à Piquetalent, ajouta Lysou, qui nous avait rejoint. Arthur
Maurette et son fils Raymond sont discrètement partis vers les bois en les voyant
arriver alors qu’ils moissonnaient. Les Allemands sont arrivés à la ferme de
la famille Maurette. Juliette Maurette, la mère d’Henri, était seule. Un Allemand
lui a demandé si elle avait vu des maquisards. Avec un air sûr d’elle-même,
elle indiqua la direction opposée à celle qu’avait prise les partisans pour
s’enfuir. Ils repartirent bredouilles.
- Quelle femme remarquable et pleine de sang-froid ! s’exclama Pierrette.
- Heureusement, personne à Justiniac n’avait parlé ! Sinon, les boches auraient
tout brûlé et fusillé tout le monde sur le plateau où avaient eu lieu les parachutages,
fis-je remarquer.
- Au retour de Piquetalent, j’ai entendu d’autres coups de feu. C’est à ce moment-là
qu’ils ont abattu Pierrot Maurette, le frère d’Henri. Le boche qui parlait français
à dit à Mme Pélata : « 6°, kaput ! », fier de lui, ajouta Guy.
- Je parie qu’ils ont torturé les résistants avant de les tuer. Est-ce exact
? lui demandai-je.
- Je ne sais pas. Il paraît qu’ils ont torturé les résistants et tapé sur le
ventre de Josette Saint-Martin qui était enceinte. Elle attendait le petit frère
ou la petite soeur de André. Je n’ai vu que leurs corps recouverts d’un drap
blanc avant que mon père et M.Bouin, le maire du village, les mettent en bière.
J’ai remarqué du sang à hauteur de la poitrine pour les hommes et à la mâchoire
pour Josette, la maman de André. D’après mon père, M.Saint-Martin aurait eu
les avant-bras tailladés.
- Qui a été assassiné par ces barbares nazis ? interrogea Pierrette.
- Joseph Orsini, Auguste Belbèze, Gorlier Louis, Pierre Maurette, Laurent Saint-Martin
et son épouse Josette.
- C’était une femme formidable ! Par amour pour son mari, elle l’avait confié
André à sa grand-mère et elle avait suivi son époux dans le maquis.
- J’ai entendu une autre histoire d’une femme amoureuse comme Mme Saint-Martin.
Vous avez entendu parler de Lucie Aubrac ? Je l’ai entendue à Radio-Londres
il n’y a pas si longtemps que ça. Elle a libéré son mari Raymond de la prison
de Lyon avec l’aide de ses camarades, les armes à la main. Vous voyez que les
femmes ne sont pas nulles ! ajouta Pierrette fière d’elle et des femmes. Il
paraît que c’est Barbie qui l’a arrêté en même temps que Jean Moulin.
- Quel cran ! fis-je admirative.
- Quelle femme courageuse !
- De toute façon, coupa Maurice, ce n’est pas elle qui va changer quelque chose
à l’issue de la guerre.
- Oui, mais elle, elle a fait quelque chose. Toi, tu ne l’aurais pas fait. Elle
a fait ça car elle aimait son mari et la Liberté mais détestait Hitler, le fascisme
et le racisme. »
CHAPITRE 5 : DROLES DE VACANCES
Dimanche 16 juillet. Nous sommes en vacances depuis le 14 juillet. Toujours
pas de nouvelles de Jacqueline. J’ai peur pour elle et sa famille. Est-elle
partie loin ou se cache-t-elle dans les environs ? Assise sur un banc du Cours
Gaspard, perdue dans mes réflexions, je n’ai pas entendu arriver Pierrette,
Henri, André et Maurice.
« Comme je suis heureuse de vous revoir tous les deux ! m’écriai-je en embrassant
Henri et André que je n’avais pas revus depuis le massacre de Justiniac. On
a appris pour tes parents et ton frère. On pensait souvent à vous.
- Ce fut une tragédie. Mes parents ont du mal à s’en remettre, dit Henri.
- Et toi, André, comment vas-tu ?
- Je n’ai pas encore bien réalisé que ces barbares nazis ont supprimé toute
ma famille. Heureusement qu’il me reste ma grand-mère qui s’occupe de moi !
- Je suis allé les chercher pour qu’ils viennent manger chez moi avec Pierrette.
Quand on t’a vu sur ce banc, on a voulu te faire la surprise. As-tu des nouvelles
de nos parents, à Pierrette et à moi ? demanda Maurice.
- Hier, mon père est allé dans leur cache. Ils allait très bien. Ils vous embrassent
fort.
- Où sont-ils ?
- C’est un secret.
- Tu sais qu’on ne dira rien.
- Ils sont chez le curé d’Esplas. A 3 km de Justiniac. Durin a tout vu avec
ses jumelles. C’est l’abbé Felez qui a fait la messe des pauvres Saint-Martin.
Même ton père Gaston y assista.
- Pas possible ! s’étonna Pierrette. Lui qui ne va jamais à la messe ! »
Une rumeur se propagea à la vitesse d’un feu de paille :
« Les Allemands arrivent ! »
Une peur panique prit tous les habitants de Saverdun. Les rues se vidèrent.
Chacun revint chez soi. Je rentrai dans le garage de mon père d’où je pouvais
observer les événements sans être vue. Personne n’a eu le temps de prévenir
les consommateurs du bar du coin, à quelques dizaines de mètres de moi. Les
boches descendirent dans le café Mistou. Ils tirèrent dans le plafond. Ils demandèrent
à ceux qui occupaient le bar de se lever, de se mettre les mains derrière la
tête.
« Y a-t-il des juifs ? » demanda un Allemand. Ils baissèrent le pantalon d’un
marchand de poissons pour vérifier qu’il n’était pas juif.
Ma mère Emma se précipita à la Poste, en face de chez nous. Elle revint une
minute plus tard, un sourire aux lèvres.
« Pourquoi souris-tu, maman ?
- Je viens de débrancher le central téléphonique, dit-elle en me montrant fièrement
un fusible qu’elle tenait dans le creux de sa main. Personne ne peut téléphoner
et surtout pas les Allemands.»
Ceux-ci fouillaient toujours le café. Un officier se dirigea vers le garage.
Ma mère, maîtrisant sa peur, croyant qu’il venait pour elle, se décida à faire
face.
«Avez-vous le téléphone ?
- Oui, mais rien ne marche, lui répondit-elle avec calme.
- Quel pays ! grogna-t-il. Avez-vous des tractions ? demanda-t-il à mon père.
- Oui, mais elles sont toutes en panne.
- Qu’elles soient prêtes pour demain ! On viendra les chercher ! Votre peau
vaut autant que celle de vos clients ! »
Heureusement, ils ne revinrent pas.
J’étais fière de mes parents qui, tranquillement, avaient résisté à l’ennemi
de façon pacifique.
CHAPITRE 6 : LA LIBERATION
Mardi 22 août 1944. Il y a beaucoup d’animation dans notre petite ville. C’est
l’anniversaire de la mère de Maurice Durin qui nous a tous invités à venir partager
un gâteau qu’a préparé sa mère. La conversation va bon train :
« Savez-vous que les résistants ont libéré Lavelanet le 17, Pamiers le 18, Foix
le 19, Saint-Girons le 20, Toulouse le 21 ? demanda Maurice à ses invités.
- Les boches sont foutus. Nous allons les mettre dehors ! rugit de plaisir André,
devenu orphelin à cause des nazis.
- Des combats ont lieu dans toute la France. Il faut dire que depuis que les
Alliés ont débarqué en Provence le 15 août, ils progressent à grande vitesse.
Ceux de Normandie se dirigent vers Paris. Les Allemands reculent partout.
- Mais il en reste encore dans les environs. Une colonne composée de 2000 Allemands
et Mongols, venant de Saint-Lizier, a repris la ville de Saint-Girons le soir
du 20. Le 21, ils poussèrent jusqu’à Rimont dont ils brûlèrent 236 immeubles
et massacrèrent 11 habitants. 4 maquisards y tombèrent.
- Ah, les salauds ! injuria Henri dont la haine envers les nazis avait grandi
depuis la mort de son frère.
- Aujourd’hui, les combats ont lieu du côté de Castelnau-Durban. Les résistants
français et espagnols sont tellement en colère à cause du massacre que les nazis
ont fait à Rimont qu’ils ont décidé de mourir plutôt que de les laisser passer.
Tous les combattants F.F.I. se battent courageusement contre eux.
- Qu’ils les tuent tous, ces sales boches ! enragea André.
- Regardez ! Une voiture de F.F.I. vient de passer devant la Poste. Il va se
passer quelque chose... »
C’est alors que la sonnerie retentit, la porte s’ouvrit découvrant une invitée
surprise :
« Jacqueline !!! » nous écrions-nous tous ensemble.
Nous tombons dans les bras l’une de l’autre en sanglotant comme des bébés. Il
nous fallut bien cinq minutes pour que nous puissions échanger quelques mots.
« Où étais-tu ?
- J’étais cachée chez la famille Marty à ‘Bergun’ à Saverdun quelques jours,
puis Mme Marie Delpech est venue nous chercher pour nous amener chez une cousine
de son mari du côté de Saint-Martin d’Oydes chez Mme Mirouze. Aujourd’hui, c’est
la fête à Saverdun. Mon père, en tant que chef cantonal des F.F.I., est venu
installer le nouveau conseil municipal. C’est le père de Maurice, Georges Durin,
qui est au bureau du Comité de Libération de l’Ariège, qui lui a demandé de
le faire.
- Mon père est là ? s’inquiéta Maurice.
- Non, il doit être à Foix ou à Castelnau avec Gaston.
- Venez à la mairie ! proposa Jacqueline.
- D’accord ! » répondîmes tous en choeur.
Les résistants étaient rassemblés dans la cour de la mairie.
« Regardez le capitaine Delache ! s’écria Maurice. Il procède à l’installation
du nouveau Conseil local de Libération Nationale ! Il y a Raymond Maurette,
le cadet de la famille (il a à peine 17 ans), qui lui sert de garde du corps
!
- Il a nommé François Carretier comme président et comme adjoints : Mercier,
Bernardy, Georges Marty, le père de Jeannette Servant la cantinière, Elysée
Delpech, mon voisin, ajouta Pierrette Rouziès, Arthur Maurette, le père d’Henri,
et Paul Roou, le père d’Andrée ! C’est magnifique !
- Pourquoi ne vote-t-on pas pour les élire ? demandai-je. Puisqu’on voulait
la démocratie.
- Mon père m’a expliqué, ajouta Jacqueline, que le vote aura lieu quand la guerre
sera définitivement finie, quand Hitler aura capitulé et quand tous les prisonniers
en Allemagne seront libérés. Les femmes pourront alors voter pour la première
fois ! Le vote des femmes, c’est de Gaulle qui l’a obtenu le 23 mars de l’Assemblée
constitutive d’Alger.
- Ce serait fantastique ! Cela est normal après tout ce qu’elles ont fait pour
la Résistance ! répondis-je.
- Je crois que les hommes portent désormais un regard nouveau sur elles et qu’ils
sont prêts à partager, dit Henri.
- Je constate qu’il n’y a aucune femme.
- Cela viendra plus tard, ajouta Henri pour me taquiner. Vous êtes bien pressées
!
- On veut être les égales des hommes en tout et pour tout, renchérit Jacqueline.
Nous ne sommes pas que bonnes à faire votre repas, votre ménage et les enfants
!... »
Tout à coup, interrompant notre discussion, une voix s’éleva : « Une colonne
d’Allemands arrivent de Toulouse par la Nationale 20 ! »
Rapidement, la cour de la mairie s’est vidée. Nous-mêmes, prudemment, nous nous
réfugions chez moi, dans le garage de mon père pour observer le mouvement. Des
voitures, avec des F.F.I. à bord, foncèrent vers le nord. On les sentait déterminés
à se battre.
Ils reviendront une heure après en nous annonçant ce qu’ils avaient fait. Ils
s’étaient d’abord organisés. Un groupe est parti en direction du pont de Laure.
Les autres ont abattus plusieurs platanes afin de faire des chicanes sur la
route. Un groupe de trois (Simon Pierre, Pierre Auriol et Roger Dedieu) sont
partis dans une traction. Arrivés à hauteur de la gare de Cintegabelle, ils
ont appris que la colonne ennemie avait pris une autre direction en passant
sur le pont d’Auterive. Ouf !
La ville entière était libérée mais nous étions tous inquiets des combats qui
se déroulaient à Castelnau. En fin de soirée, une rumeur parcourut la ville
:
« On a gagné ! Les Allemands se sont tous rendus à Castelnau !... »
Notre coeur déborda de joie ! Des groupes de gens de plus en plus nombreux commencèrent
à faire la fête. Les gens dansèrent, burent, s’embrassèrent... Tout le monde
était soulagé.
Soudain, Laurent Gos s’approcha de nous et nous dit :
« Je viens de voir mon oncle Aimé Gos, à Pamiers. Il m’a dit que le général
allemand Schpplein, qui commandait les troupes de la légion du Turkistan, s’est
rendu avec ses 1542 hommes. Il avait fait prisonnier un maquisard français qui
lui a fait croire qu’il y avait 4000 maquisards (alors qu’ils n’étaient en réalité
que 400 environ) et que d’autres troupes alliées arrivaient. Devant l’ardeur
de nos partisans, il a préféré se rendre plutôt que de se faire massacrer. Il
a envoyé un officier avec un drapeau blanc pour parlementer. Il est tombé sur
mon oncle Aimé. Celui-ci voulait l’emmener à son chef Calvetti. Mais un groupe
de guérilleros lui dit que les chefs étaient sous un pont, non loin de là. S’y
trouvaient le commandant Roberto, le général Bigeard, parachuté le 8 août à
Rieucros, envoyé par de Gaulle, et d’autres officiers (Gardelle, l’anglais Probert,
le canadien Deller...). Gos représenta Calvetti jusqu’à ce que celui-ci les
rejoignent. Le commandant Schpplein accepta de se rendre sans conditions. La
capitulation fut signée à 19 h 30.
- Formidable ! Super ! nous écrions-nous.
- Et vous ne connaissez pas la dernière ? Ils seront enfermés au camp du Vernet.
- Tant pis pour eux ! ajouta André. Chacun son tour d’être prisonnier !
- De plus, c’est mon oncle Aimé Gos qui a été nommé commandant du camp pour
les garder !
- Bravo !... »
Nous sommes tous enthousiasmés par ce dénouement et nous crions notre bonheur
d’être enfin libres dans un monde où les hommes et surtout les femmes prennent
leur vraie place : des êtres humains dignes et solidaires, épris de justice
et d’amour. En plus, nous sortons vainqueurs !
Mais dans son coin pleure André que nous entourons en montrant toute notre affection.
Nous lui faisons comprendre que nous partageons sa lourde peine. Il pleure sa
mère, Josette Saint-Martin, celle qui l’a élevée, nourrie au sein, protégée...
celle qui l’aimait comme elle aimait son père. Celle qui est morte pour avoir
voulu un monde plus juste sans fascisme, pour elle et pour ses enfants.
« Nous ne les oublierons jamais ! certifiai-je. Leurs actes resteront gravés
à jamais dans nos mémoires. Nous serons là pour le répéter aux générations futures
qui, nous l’espérons tous, prendront le relais pour perpétuer ce souvenir.»
REMERCIEMENTS
Nous tenons à remercier tous les résistants et résistantes qui nous ont apporté
leur témoignage, soit en venant répondre à nos questions, soit en l’enregistrant
:
- Mme Hermine Munoz, née Puigsech Puig, de Verniolle.
- Mmes Lanta, Pons, Pujol de Taillebrougues à Saverdun où s’élève une stèle
commémorant les parachutages. N’oublions pas leur mari Paul Lanta et Léon Pons,
aujourd’hui décédés, mais qui ont laissé leur témoignage avant de nous quitter.
- Mme Servant Jeannette, grand-mère d’Aurélien, notre camarade de classe.
- Mme Mimi Rouziès, femme de Gaston Rouziès, mère de Pierrette.
- Mme Durin Emilia, belle-fille de Georges Durin, initiateur du Souvenir Français
en Ariège, membre du MLN en 45.
- Mme Roou Emma, femme de Paul et mère d’Andrée, qui a accepté pour elle qu’Andrée
soit l’héroïne de notre livre.
- Mr Guy Landes, qui vécut la tragédie de Justiniac et qui devint en 1953 le
plus jeune maire de France. Il nous retraça les événements. Nous nous recueillîmes
devant la stèle de Justiniac.
- Mr Maurette Raymond, dernier rescapé de l’équipe des parachuteurs, qui nous
montra sur place les lieux exacts des parachutages et les planques d’armes.
- Mr Trastet du Fossat, Président d’une association d’anciens résistants.
- Mr Marin de Pamiers, FPT ayant participé aux bataille de Vira et de la libération
de l’Ariège.
- Mr et Mme Gos Aimé et Marguerite.
Merci encore aux auteurs des livres ou journaux suivants : ‘Le camp du Vernet’,
‘Patriotes d’Ariège’, ‘Bon papa a cassé sa pipe’, ‘Le patriote résistant’, ‘La
dépêche du Midi’...
Merci à notre maître, M.Frayssines, qui nous a fait découvrir cette époque-là,
qui nous a aidés à réaliser cette pièce de théâtre.
Certains personnages (Laurent Gos, Maria Puigsech) ont été inventés. Les faits sont évidemment très loin de la réalité : les enfants ne savaient rien des activités de leurs parents et, même s’ils avaient appris des choses, ils n’auraient rien dit. C’était la loi du silence, seule garante de leur vie. Le reste est conforme, à peu de chose près, aux témoignages.