INTRODUCTION :
Révolution = notion de mutation brutale et radicale par rapport à une situation
antérieure. Révolution industrielle = terme qui est employé dès le milieu du
XIXèmeb (Engels dans sa « situation de la classe laborieuse en Angleterre
» 1845 et , John Stuart Mill dans ses "principes d’économie
politique" en 1848) en France et en Angleterre pour désigner l’ensemble
des changements économiques et sociaux qui bouleversaient alors les sociétés
traditionnelles fondées sur la prééminence des activités agricoles. Les historiens
emploient ce vocable à la fin du XIX ème : Arnold Toynbee (1884 : conférences
sur la révolution industrielle) Paul Mantoux : 1905 la révolution industrielle
au XVIII ou encore sur le même sujet l'économiste François
Simiand (article
en ligne sur l'université du Québec). Ils centrent la
révolution industrielle sur les techniques nouvelles de production qui se sont
développées en Europe et majoritairement en Angleterre. Cette conception est
maintenant considérée comme restrictive. Deux points sont soulignés : - cette
révolution n’est pas une vraie rupture mais s’inscrit dans une continuité d’améliorations
techniques. Simple accélération du mouvement vers 1780, les progrès techniques
ne sont pas les seuls moteurs exclusifs de la révolution. Ils n’auraient rien
donné sans l’accumulation du capital, la disponibilité de main d’oeuvre issue
des poussées conjointes des progrès agricoles et de la montée démographique.
Les critiques apportées à l’ancienne notion ont donné lieu à l’élaboration du
concept de « take-off » (décolllage) qui remplace celui de révolution industrielle
notamment dans l’ouvrage de WW Rostow les « étapes de la croissance
industriellle ». Ce concept qui revient à isoler la période où la croissance
est lancée a été critiqué à son tour car il néglige les conséquences notamment
sociales du décollage et il ne s’applique guère à la France qui n’a guère connu
de « take-off » nettement marqué.
Bilan : les historiens actuellement reviennent à l’emploi du terme révolution
industrielle (Jean Pierre RIOUX par exemple) mais en le renouvellant
et l’élargissant bien au-delà des simples aspects techniques du phénomène.
On peut lire à ce sujet sur le
site de l'académie d'Orléans-Tours une bibliographie et
une mise au point sur le sujet à propos d'une conférence d'Alain
Plessis (Université de Nanterre)..
L’économie pré-industrielle peut être sommairement décrite comme comportant les traits suivants :
- Prépondérance de l’agriculture dans la valeur de la production, dans l’emploi et dans les investissements des capitaux
- Caractère rural des implantations « industrielles » ainsi, même si le textile concentre des ouvriers (Van Robais = 1500) il emploie aussi en même temps beaucoup de ruraux (Van Robais = 10 000)
- Lenteur des transports : 15 à 20 km/h
A partir du milieu du XVIII ème un certain nombre de modifications se
mettent en place :
- la révolution démographique : l’abaissement de la mortalité (de 40 p. m à 25 p.m en France de 1750 à 1800) provoque une forte poussée démographique. La France passe de 23 M d’hab en 1750 à 27,3 en 1800 et l’Angleterre de 7,4 à 15 M .
- la révolution agricole qui, en Angleterre, avec le système des « enclosures « oblige les petits paysans dépendants des communaux à l’exode vers les villes où ils sont alors une main-d’oeuvre disponible.Parallèlezment, la hausse des rendements procure aux plus grands propriétaires un capital libre de s’investir ailleurs que dans le foncier.
Elle permet également aux propriétaires plus modestes des achats plus imortants de produits industriels (fer et textile essentiellement).
Le marché intérieur jusque là limité offre alors des perspectives de développement de la production.
On peut ajouter que des éléments politiques sont intervenus :
- le libéralisme. La Révolution française supprime les entraves à la circulation des marchandises (douanes intérieures) , dérèglemente la production (fin du colbertisme) notamment par la suppression des corporations (loi le Chapelier de juin 1791). Ce contexte moins contraignant permet alors la naissance et le développement de techniques nouvelles dans l’industrie et les transports.
La croissance de la production industrielle s’effectue alors et bouleverse le cadre de vie quotidien essentiellement en provoquant un formidable essor urbain. La société n’est pas à l’écart de ses transformations et le monde ouvrier naissant s’oppose à la bourgeoisie triomphante.Dans le textile :
1733 : John KAY invente la navette volante qui permet de tisser quatre fois plus vite et des tissus plus larges. Il faut donc 4 fileurs pour un tisserand. Cette rupture d’équilibre provoque d’autres inventions techniques.
1765 : la « Spinning-Jenny » de HARGREAVES est un rouet où l’on peut poser 8 broches
1768 : Richard ARKWRIWHT invente la « water-frame », première fileuse mécanique
1779 : Samuel CROMPTON crée la « mule-jenny » qui met en oeuvre 400 broches à la fois. (eau ou charbon nécessaire).
1784 : CARTWRIGHT invente le premier métier à tisser mécanique.
1801-1816 : Métier JACQUARD à Lyon permet le tissage automatique de motifs.
Après 1800 les progrès se poursuivent mais ne sont pour la plupart que des perfectionnements des machines antérieures.
En 1800, 80% du coton est tissé mécaniquement avec des « mule » dans le Lancashire.
La mécanisation du tissage est moins remarquable car les ouvriers se livrent au « luddisme » (bris de machines).
1815 : 2500 métiers mécaniques contre 250 000 à bras en Angleterre.
Pour plus de détails et des illustrations voir le site de l'académie de Toulouse décrivant le musée du textile à LavelanetDans la métallurgie :
L’Angleterre manque de bois, ce qui stimule la recherche des produits de substitution notamment dans la sidérurgie.
1710-1730 : mise au point de la fonte au coke par Abraham DARBY. Pour des détails sur le rôle du charbon on peut visiter le site des charbonnages de France. Pour une visite locale de forge à la Catalane, allez sur l'académie de Toulouse voir le site du musée des forges de Montgailhard
1760 : généralisation des souffleries actionnées par la machine à vapeur sur les hauts-fourneaux.
1784 : Henry CORT emploie le procéde du « puddlage » dans des fours à réverbères pour fabriquer de l’acier
1856 : Procédé BESSEMER permet de fabriquer de l’acier en grande quantité (brassage de la fonte par air dans four spécial)
1878-79 : Thomas-Gilchrist en employant la chaux dans le four Bessemer déphosphorent la minette lorraine qui peut être employée massivement En 1848, la moitié de la production française de fonte était fabriquée avec du coke ; 90 % en 1864.
Dès 1862 les premiers fours Bessemer sont implantés dans le centre (Imphy) Pour une histoire de la sidérurgie un peu plus développée allez voir le serveur des élèves de l'ENSLa chimie :
Les nouveautés sont un peu plus tardive car elles reposent avant tout sur un appareil scientifique encore trop peu développé alors que les autres inventions sont souvent l’oeuvre d’artisans perfectionnant des machines antérieures. Un site personnel sur l'histoire de la chimie.
1777 : BERTHOLLET : le chlore industriel (eau de Javel)
1791 : la soude LEBLANC
1854 : Sainte- Claire DEVILLE aluminium (produit industriellement par Péchiney à Salindres dès 1860 : voir l'Académie de Rouen pour une histoire ra pide de l'aluminium).
1860 : Engrais chimiques, colorants synthétiques ( BAYER et WESKUTT)
1863 : acétylène BERTHELOT
1878-84 : mise au point de la soie artificielle par ChardonnetLa machine à vapeur : l’énergie
1705 : NEWCOMEN et SAVERY mettent au point une « pompe à feu » à mouvement alternatif qui pompe l’eau dans les mines.
1769-1784 : WATT et BOULTON créent une machine à vapeur à mouvement circulaire donc apte à remplacer les moulins pour la fourniture d’énergie.
En 1800, leur entreprise en a fabriqué 500 presque toutes concentrées en Angleterre (en France seule Anzin et le Creusot en possèdent).
En 1830 l’Angleterre en possède 15 000 et la France 3000 (Prusse 1000).
La France (voir carte plus bas) restera à la traîne dans ce domaine puisqu’en 1880 elle ne possède que 500 000 chevaux-vapeur installés contre 2 millions pour l’Angleterre et 1,6 million pour l’Allemagne.
Le moteur électrique n’est envisageable qu’après 1869 (dynamo de GRAMME) date à laquelle la houille blanche est fabriquée par Bergès dans les Alpes. Il ne s’agit là que des débuts de la seconde révolution technique fondée sur l’électricité le pétrole et la chimie.
Les transports :
C’est la voie d’eau qui transporte les pondéreux et les premières inventions touchent ce secteur :
1806 : le « steamboat » de FULTON navigue sur l’Hudson. Le marquis Jouffroy D'ABBANS (voir le site du Lycée éponyme) l'avait en France précédé.
En 1830 les pemiers steamers mettent dix jours de moins sur le trajet New-York /Londres quez les voiliers les plus rapides. L’augmentationde la taille des navires divise les frais de transports par quatre entre 1820 et 1850 sur les liaisons internationales.
1815 : première locomotive à vapeur des Stephenson.
Première ligne en France en 1823 (St-Etienne-Andrézieux), elles se limitent au transport du charbon. Véritable départ après 1840. moyenne de 60 km/h en 1850. Les amoureux du chemin de fer et de la machine à vapeur peuvent aller faire un tour au musée des chemins de fer de Mulhouse.
Leurs résultats :
Croissance de la production et de la productivité. Baisse de prix . Accélération de la circulation des marchandises et des capitaux et développement du système bancaire (Crédit Lyonnais et Société générale sous le Second Empire en France). Ouverture du marché mondial. Essor urbain. Concentration de la production .Déclin de l’artisanat (très inégal). Naissance du monde ouvrier et des problèmes sociaux qui sont liés à la condition ouvrière. C’est l’ensemble de ses traits qui compose la révolution industrielle en Europe.
LE TARN PROTO-INDUSTRIEL : LA SITUATION A LA FIN DU DIX-HUITIEME SIECLE.
Les secteurs industriels :

La taille des points est vaguement proportionnelle à l'effectif des ouvriers qui n'est pas toujours bien connu. Les petits établissements, notamment ceux de la métallurgie ne sont pas représentés.
Le Tarn dispose des principaux secteurs industriels de l’époque :
- Le textile :
C’est la partie sud du département qui domine largement ce secteur même si
l’industrie lainière est omniprésente. Castres est le centre principal
dans ce domaine avec Mazamet. A la fin du XVIII ème, ils sont en voie
de dépasser Carcassonne qui vend mal ces draps fins vers le Levant depuis 1750.
Castres fabrique surtout des tissus de laine de qualités ordinaires. Une entreprise
domine le secteur celle d’Anne Veaute fondée en 1756 et reprise par son
fils Guibal.
Mazamet tout en conservant un secteur de tissus ordinaires commence à
développer une gamme de meilleure qualité et qui se vend mieux. Autour de ces
deux centres majeurs existent dans le vallon du Thoré et la Montagne Noire des
centres satellites qui fabriquent des tissus plus grossiers de laine mais aussi
de chanvre (Vabre).
Le coton est présent mais en déclin. L’ensemble de la région est une zone relativement
importante pour l’industrie lainière française de l’époque et compte parmi les
premières du sud-ouest avec Carcassonne et Montauban. Elle surpasse largement
la région d’Albi (à peine 1000 ouvriers pour l’Albigeois contre 3000 pour la
seule ville de Castres) où le coton est en déclin (concurrence anglaise depuis
le traité de libre-échange de 1760) ainsi que les toiles de chanvre (Monestiès,
Pampelonne).
Un document
|
Situation dans laquelle les établissements
de filature et de tissage de coton se trouvaient au premier mai 1808
et au premier novembre suivant, dans l'arrondissement de Castres.
L'arrondissement de Castres possédait à l'époque du premier mai mille huit cent huit trois fillatures de cotton dont deux en jenny simple et une en mull jenny composée.Les deux premières occupaient douze ouvriers par jours, et produisaient vingt quatre livres de cotton (ou douze kilogrammes) des numéros douze à dix-huit. La filature en mull jenny était composée de deux cardières et 444 broches. Cette filature occupait quinze ouvriers par jour, et produisait cinq kilogrammes cotton des numéros quarante à soixante : à l'époque du premier novembre ses trois filatures ont cessé leurs travaux à cause de l'estrême rareté et cherté du cotton ; la cessation de ses filatures a porté un coup sensible aux fabriques de mignonètes et de bas poil d'inde, elles ont été forcées de diminuer considérablement leur fabriquation. Ces trois filatures vendaient leur cotton filés, l'une d'elle a fabriqué quelques toiles pour l'impression qui ont parfaitement réussi ; ces toiles ressemblaient aux bafeta loquepouce (?) de l'inde. L'arrondissement de castres a des fabriques de toiles de cotton très importantes ainsi que des barins rayés et unis ; à Labessonié, ferrières, Vabre, Castelnau, Brassac, Lacaze, Viane,Pierresegade ; dans ces différentes fabriques, on ne connait point les filatures à la mécanique, on file au rouet ; elles occupaient au premier mai 1808, 11 400 ouvriers qui confectionnaient dans le courant de l'année 10 500 pièces de cotton, 3000 pièces barins rayés ou unis : elles employaient pour la fabriquature de ces marchandises 10 500 chaînes de Mayenne et d'Alençon, 3000 chaîne de barins du département ; et 250 000 kilogrammmes de cotton Louisiane et Georgie ou de Surime ( surcharge donc ?). A défaut des premiers, l'extrême cherté du cotton avait fait cessr presque entièrement la fabrication à l'époque du premier novembre dernier. La baisse survenue sur ce lainage en décembre dernier engagea quelques manufactures à reprendre leurs travaux mais la révolution de Constantinople ayant interrompue les expéditions qui se faisaient des échelles du Levant par cette place Vienne et trieste, les cottons sont remontés à des prix inouis et les fabriquants ont cessé de nouvau leurs fabriquatures jusqu'à ce que le prix de cette matière première leur permette de le reprendre . A Castres le 16 mars 1809. Le sous-préfet de Castres Source : A.D.T XIII M 1 7 |
- Papeteries :
Les moulins à papier utilisent les chiffons de lin et de chanvre comme matières-premières. Ils s’implantent donc plutôt dans les régions textiles. Rien d’étonnant à ce que le sud du département et plus particulièrement les environs de Castres et Mazamet soient les deux zones papetières les plus importantes du département et aussi de la région avec Bédarieux (Hérault) et Saissac (Aude). Castres en modernisant le processus de fabrication : cylindres hollandais à la place des maillets (GALIBERT) supplante peu à peu Mazamet qui fabrique pourtant du papier de qualité (Louis VALADE). Les papeteries de St-Juery et des Avalats sont moins importantes et au total le département sans être négligeable dans le domaine ne compte pas parmi les grandes régions papetières comme l’Auvergne (Thiers, Ambert 70 moulins) ou le Limousin (Limoges, Tulle, Angoulême, 62 moulins).
- Le cuir :
Castres et Mazamet ont des mégisseries (peaux d’agneau et de chevreaux) mais d’intérêt local tout comme les tanneries dispersées (Albi, Cordes, Lavaur, Gaillac, Rabastens). Echappent un peu à ce schéma les plus importantes tanneries qui sont concentrées à Graulhet.
- La verrerie :
Au contraire du textile ou du cuir présents partout, la fabrication de verre, en plein essor au XVIIIème avec la diffusion de la bouteille et du verre à boire, est plus concentrée. Le Tarn dispose de deux verreries en 1800 : Penne et Blaye (près de Carmaux); leur production relativement modeste est alors réservée au marché local (le Gaillacois).
- Mines et métallurgie. Carrières :
L’ère pré-industrielle se caractérise par la multitude des exploitations minières,
la plupart très modestes. Les gisements de fer sont les plus répandus ; ainsi,
dans le Tarn on l’exploite à la fin du XVIII è à Penne et Puycelsi et ces gîtes
alimentent une forge à Bruniquel , la région de Moularès, (canton de Pampelonne),
de St Pierre de Trivisy (canton de Vabre), de Viane et de Lacaune qui aliment
la forge de Montségou sont aussi des centres en activité mais sans grande importance.
La forge de St-Juery établie par G de Solages n’est pas non plus puissante à
cette date. Il en va de même du plomb (à Brassac) , du cuivre (fonderie à Durfort)
ou du manganèse.
Seule les mines de houille de Carmaux avec une centaine d’ouvriers méritent
d’être prises en compte comme établissement industriel. On constate la même
dispersion de petites exploitations pour les carrières diverses (plusieurs centaines
de sites). Se distinguent cependant par leur importance : - le granit dans le
Sidobre - l’ardoise dans les Monts de Lacaune - la chaux dans la région Carmaux-Albi.
Bilan :
Plutôt concentrée dans le Sud du département, l’industrie tarnaise à la fin
du XVIII siècle est assez variée, mais sa production dépasse peu le cadre de
l’approvisionnement du marché local et parler d’industrie est d’ailleurs un
peu exagéré ; le terme d’artisanat conviendrait beaucoup mieux dans la majorité
des cas. En effet, sauf exception, la production est peu concentrée , peu mécanisée
et les capitaux investis ne sont pas suffisamment importants pour que l’aide
de financiers extérieurs soit nécessaire. L’approvisionnement comme l’écoulement
des produits se fait dans une zone géographique assez restreinte ce qui peut
expliquer que le handicap local des réseaux et des moyens de transports
n’en soiut pas un dans la réalité économique de l'époque.
De fait, le visage de la proto-industrie tarnaise du XVIII ème siècle correspond
globalement au tableau de la situation de beaucoup de régions de France à l’époque
: des activités variées ancrées sur les possibilités locales d’ un monde rural
qui fournit main-d’oeuvre et clientèle.
Cependant, le textile et la papeterie à Castres et à Mazamet , tout comme
la houille de Carmaux sont ouverts à l’extérieur par nécessité : la production
dépassant largement les possibilités de la consommation locale il faut vendre
sur le marché régional et même international (le Canada par exemple pour les
cordelats de Mazamet).
Quels sont les facteurs du développement particulier de ces pôles remarquables
?
L’exception de Carmaux (voir
sur notre site, les développements qui y sont consacrés) est
certes liée à la présence d’une matière- première qui devient essentielle mais
aussi au dynamisme d’une famille d’entrepreneurs locaux les de Solages
qui n’ont pas hésité à innover parfois sans succès d’ailleurs (verre à vitre
et glace de Bohême abandonnés) ou à élargir leur gamme d’activité (forges).
A Castres et Mazamet, on peut aussi faire appel aux facteurs d’ordre naturels
en invoquant la quantité et la qualité des cours d’eau de la région qui fournissent
l’énergie nécessaire aux moulins-foulons du textile ou de la papeterie. Ce déterminisme
géographique fut longtemps l’explication majeure de la localisation industrielle.
Elle semble insuffisante si l’on tient compte du fait que les ressources en
rivières ne sont pas rares ni dans le Tarn ni dans beaucoup d'autres régions
de France. On ne peut guère, on l'a vu plus haut, invoquer la qualité des transports
dans le département. Les grandes routes royales sont mal entretenues et les
liaisons avec l’extérieur sont difficiles pour toutes les villes du département
et tout particulièrement pour le Sud qui est cependant le plus industrieux.
Il faut sans doute, là encore , privilégier la présence d’hommes possédant un
esprit d’entreprise développé. Le sud du département se distingue par la présence
d’une forte communauté protestante. L’économiste-sociologue allemand Max
WEBER (mort en 1920, voir sa
biographie sur l'académie de Nice) a insisté le premier sur le fait
que le protestantisme en ne condamnant pas moralement le prêt à intérêt donc
plus largement les activités bancaires avait facilité dans les communautés protestantes
le développement des entreprises financières et industrielles. A Castres et
à Mazamet, la bourgeoisie est effectivement protestante. S’agit-il là d’une
des clés du développement industriel qui va se réaliser essentiellement au XIX
ème siècle même si de solides ancrages étaient déjà présents au XVIII ème ?
Nous laisserons la question ouverte.
![]()
LA REVOLUTION INDUSTRIELLE DANS LE TARN.
Reprenons les principaux caractères de la révolution industrielle et observons leurs traits tarnais :
Les techniques :
Dans le textile :
La mécanisation : 1813 : première filature mécanique sur la Durenque (GUIBAL). En 1816, David CABIBEL à Mazamet, achète une machine à filer Cockerill . A Castres, l’entreprise GALIBERT-DAUQUE fait de même. 1837, HOULES installe les premiers métiers à tisser Jacquard. 1844 : premières mule-jenny à 200 broches. Ainsi, la mécanisation n’est pas absente mais elle reste très modérée en quantité puisqu’en 1860 à Mazamet dans l’entreprise CORMOUL-HOULES (la plus grande) sur 150 métiers installés il n’y en a que 5 qui sont mécaniques (plus 400 qui travaillent à domicile). En 1870 ce nombre est porté à 32. A cette date, sur tout l’arrondissement de Castres où fonctionnent 4000 métiers manuels on recense seulement 267 métiers mécaniques.
A la fin du siècle, à Mazamet, si la plus grande entreprise textile, celle d’Edouard ALBA LA SOURCE est fortement mécanisée à tous les stades de la fabrication (lavage, cardage, filage, teinture) et possède des machines à vapeur pour la fourniture de l’énergie, il n’en va pas de même de toutes les entreprises textiles de la région qui pour la plupart fonctionnent encore avec l’énergie hydraulique et possèdent toujours une bonne part de métiers manuels pour le tissage. Cette situation n’a en fait rien d’extraordinaire : la diffusion des métiers mécaniques s’est réalisée de manière inégale selon les régions et les produits tissés (le coton est plus mécanisé que la laine) . Le Tarn n’est pas comme l’Alsace une région de diffusion précoce et massive du machinisme mais il ne l’ignore pas complètement comme se fut le cas à Laval ou à Cholet jusque qu’en 1870 . Dans la région albigeoise, le textile continue à péricliter. Le coton disparaît complètement après 1830 et le chanvre n’a plus qu’un débouché local et meurt lentement.En fait, la situation tarnaise est de ce point de vue paradoxale car, si, d’une part la mécanisation est relativement peu poussée et progresse lentement, de l'autre et en même temps l’on innove en inventant la technique du délainage qui permet à Mazamet de développer une industrie originale.
Le sens de l’innovation semble être ancien dans la région de la Montagne Noire puisqu’une machine à "garnir les étoffes" (tirer les poils) qui fonctionnait à Mazamet au XVII ème siècle y avait été interdite et détruite en 1729. Au XVIII ème siècle, plus précisément à partir de 1786, le papetier Louis VALADE qui travaille aussi dans le textile, est le premier à introduire l’apprêt des tissus afin de les teindre et de contrôler ainsi l’ensemble de la chaîne du textile alors que jusque là, les étoffes fabriquées à Mazamet étaient teintes à Lyon. Dans ce cas il ne s’agit pas d’invention à proprement parler mais de mise en place d’un mode de fabrication qui n’était pas dans les habitudes et qui était même combattu par les réglementations des métiers. L’exemple est suivi et rapidement les ateliers de finition de tissus se multiplient à Mazamet (48 en 1826 contre 25 seulement en 1816) où une gamme large de produits permet la conquête de marchés nouveaux. Ces innovations ont permis à Mazamet de développer son industrie textile mais la trouvaille qui fut décisive fut l’invention du délainage. Au départ c’est sans doute le hasard qui a permis de découvrir que la peau morte permet un gain de 15% en quantité de laine récupérée par rapport à la classique tonte. En 1851, Pierre-Elie HOULES importe des peaux mortes d’Argentine. Il y trouve deux avantages : le faible coût et le monopole du marché. Si à l'origine dans cette technique, le cuir de la peau n’était pas récupéré, le procédé de l’étuvage instauré par Charles SABATIE en 1871 évita cette perte et renforce encore l’intérêt du procédé du délainage au point de vue du profit.Ajoutons que faible investissement en machines et main d’oeuvre non spécialisée sont deux atouts supplémentaires pour le développement de cette activité qui va dès 1880, à elle seule, atteindre le chiffre d’affaire de l'ensemble du textile.
On peut aussi signaler une innovation commerciale à Albi : celle de Joseph MARAVAL qui en 1855 en créant des chapeaux en laine drapée relance, grâce à la qualité du produit , pour un moment, une industrie déclinante. Toutes les innovations ne sont pas des succès : ainsi la culture du pastel lancée sous le premier Empire, par Rouquès à Albi pour produire de l’indigo est un échec.Mines et métallurgie :
Les mines de charbon de Carmaux n’étaient au début du siècle , ni particulièrement modernes (le roulage dans les galeries se faisait encore en grande partie sur des planchers boisés et non pas sur rails) ni insensibles au progrès mécaniques (la machine à vapeur assure l’exhaure et l’extraction des tonnes de charbon). Concurrentielle au niveau de la production, la houille de Carmaux souffrait cependant du gros handicap d’un prix de transport plus élevé que celui de l’extraction. En1853, l' extraction d' un quintal de charbon coûte 0,65F et le transport par eau (sur le Tarn à partir d'Albi) atteint 0,90 F et 1,50F par la route. Face à cette contrainte, dès 1833 la famille de Solages envisage et réclame un chemin de fer pour améliorer la compétitivité de sa houille notamment par rapport à celle du bassin d’Aubin-Decazeville. A cette date, si l’on tient compte que le premier chemin de fer en France, fonctionne depuis 1828 (St-Etienne Andrezieux), l’on peut dire qu’il s’agit là d’une solution technique presque d’avant-garde. L’idée fut longue à mettre en oeuvre et la ligne Carmaux-Albi ne fut inaugurée que le 12 mai 1857. Elle était cependant la première ligne de chemin de fer du département (voir carte plus bas). La charge de l’investissement dans le rail pendant cette période explique sans doute que le travail dans le fond de la mine ne change pas avant les années 1860 date à laquelle l’on généralise enfin le rail au fond des galeries. De fait, les mines de Carmaux n’innovent en rien mais adoptent assez rapidement les techniques nouvelles. Ainsi on peut noter l’emploi de la dynamite en 1871 pour l’abbatage (inventée par Nobel en 1866) ou de l’air comprimé en 1880 (apparu en 1870). A partir de 1890 l’électrification se met en place. Cependant, la nouvelle énergie ne fait pas disparaître complétement la machine à vapeur qui sert encore aux machines d’extraction du charbon.
En métallurgie, le même modernisme peut être constaté dès 1835 dans l’usine Talabot du Saut du Tarn notamment dans le secteur de l’outillage agricole (faux et limes) mais là encore c’est surtout après 1870 que l’on systématise l’emploi des machines.Verrerie :
La famille de Solages possédait à Carmaux, en même temps que mines et forge une verrerie depuis 1752. Jusque au milieu du siècle, l’entreprise compte une cinquantaine d’ouvriers qui fabriquent des bouteilles pour le marché local à l’aide d’un unique four. En 1856, la famille de Solages cède la verrerie à un industriel toulousain : Rességuier. Sans adopter de techniques nouvelles de production, il met cependant en place une solution moderne pour la commercialisation en implantant ses bâtiments au bord de la ligne de chemin de fer qui relie Carmaux à Toulouse en 1864.
La technique de production n’est pas bouleversée tout de suite, Rességuier se contentant de construire de nouveaux fours pour satisfaire les demandes. De fait presque jusqu’à la fin du siècle, le travail du verrier a reposé sur l’apprentissage d’un tour de main, très long à acquérir et sans intervention de machines au stade final de la production. En adoptant en 1884 des fours à gaz de Siemens, Rességuier impose la chauffe en continue et le régime industriel des 3/8 ; à cette première transformation du travail traditionnel vient s’ajouter la mise en place de moules fermés et standardisés qui mettent fin au tour de main du souffleur pour la forme des bouteilles. Puis en 1900, l’apparition d’une machine à souffler (de Boucher) accentue la déqualification professionnelle des verriers.L’énergie :
En 1825, une seule machine à vapeur fonctionnait dans le département, dans les mines de houille de Carmaux. A la fin du siècle, ce sont 448 machines qui fonctionnent dans 408 établissements .Mais, les houillères de Carmaux possèdent à elles seules un tiers de la puissance installée. Cette domination s’explique par le fait que dans les autres secteurs industriels puissants du département, la machine à vapeur est encore concurrencée par l’énergie hydraulique abondante et bon marché. Le textile de Castres et de Mazamet ou le délainage n’ont fait appel à la machine à vapeur qu’après 1865. Les difficultés d’acheminement du charbon dans la région malgré la présence proche des gisements desservent la machine à vapeur face à un système hydraulique anciennement implanté et bien maîtrisé et qui reste même après 1880 le moteur essentiel de l’industrie du sud du département. L'équipement du Tarn dans ce domaine reste modeste par rapport aux grandes régions industrielles françaises.
Document
23 juin 1858. Rapport du Préfet.
A Monsieur le Ministre de l'Agriculture, du Commerce et des Transports Publics.
J'ai l'honneur de transmettre à votre Excellence mes réponses aux questions qu'elle m'a adressées, par la circulaire confidentielle du 10 Juin courant. Pour plus de clarté dans ces réponses, je vais les faire précéder des questions.Question : 1° Existe t'-il dans votre département des industries notoirement connues à raison de la bonne entente entre les patrons et les ouvriers ?
Réponse : Oui, il en existe deux : l'usine du Saut du Tarn et celle des Avalats, l'une et l'autre dans la commune de Saint-Juéry. Les directeurs de ces établissements, MM Barbiet et Chassignet, hommes d'intelligence et de coeur ont su par leur constante sollicitude envers les ouvriers s'acquérir leurs sympathies. Au Saut du tarn particulièrement les ouvriers sont dans les mains du directeur comme une famille bien dirigée dans les mains de son chef. Le directeur s'occupe de procurer une nourriture saine, des logements salubres, des moyens d'instruction pour les enfants, en faisant lui-même des sacrifices considérables pour arriver à son but. Enfin, l'influence qu'il exerce sur les ouvriers est très grande. Dans les autres établissements les rapports entre les patrons et les ouvriers se bornent généralement d'une part à distribuer le travail et de l'autre à recevoir les salaires.
2° Existe t'-il au contraire des populations ou des groupes d'ouvriers quui seraient désignés à l'attention publique par l'esprit d'antagonisme qui les animerait contre le patron ?
Non . L'esprit de la population et des ouvriers estr généralement bon, mais l'infériorité des salaires entretient chez ces derniers un mécontentement permanent. Il n'existe pas d'antagonisme systématique des populations ouvrières contre les patrons.
3° A quelles causes générales ou spéciales attribuez vous cet état de choses ?
Ce mécontentement tient à trois causes : 1° Au chômage trop fréquent 2° A l'insuffisance habituelles de salaires 3° Au défaut de solidarité entre les maîtres et les ouvriers. La population ouvrière industrielle est continuellement exposée à voir les travaux qui la font vivre s'interrompre, sans qu'elle ait pu le prévoir, et bien que ces chômages soient rarement complets , .......soient prises et que le prix des denrées alimentaires soit assez abaissé. Le salaire est si modique pour les ouvriers en laine principalement qu'ils doivent s'imposer de grandes privations pour se nourrir eux et leurs familles. C'est la cause principale du malaise qu'ils connaissent. Cette situation serait fort adoucie si les patrons s'en préoccupaient davantage. Mais il n'existe entre les maîtres et les ouvriers aucune solidarité.
4° Quelles ont les industries de votre département organisées dans les villes et par quelles causes économiques ont-elles été amenées à s'établir dans des centres de population ?
L'industrie de la fabrication des tissus de laine, de la chapellerie, la mégisserie sont établies dans les centres de population . La facilité d'y réunir et d'y grouper un nombre d'ouvriers suffisant pour le service des ateliers est a été la véritable cause. Les mines de Carmaux sont exploitées au sein de populations rurales. Plusieurs papeteries fonctionnent dans des villages. Les ouvriers de ces établissements se rendent (?)aux travaux de la campagne à moments perdus. Il existe également aux environs de ces centres industriels un grand nombre de tisserands de fileuses ou tricoteuses établis dans les hameaux et dans des habitations isolées et associant ce labeur aux soins de leurs ménages ou aux travaux de l'agriculture.
6° Quelles causes économiques ont amené cette organisation industrielle ?
La cause principale est l'abaissement de la main d'oeuvre des campagnes dans les moments où les travaux agricoles manquent. certaines industries trouvent dans les villes tous les biens dont elles ont besoin. 7° Existe t'il des industries de même nature indifféremment établies dans les campagnes ou dans des centres de population ? Oui, le tissage dans quelques localités, mais le plus souvent comme dépendance d'autres établissements. Dans le cas où votre excellence désirerait recourir à des conférences orales, je crois pouvoir lui désigner Mr OLOMBEL, manufacturier à MAZAMET, membre du Conseil général, comme un homme versé dans l'étude de ces questions capable de les élucider.Source : A.D.T XIII M 1 14
Réponses du sous-préfet de Castres aux mêmes questions (réponses transmises au Préfet):
1° [...] plusieurs honorables industriels, à Castres, à Mazamet et dans quelques autres localités se trouvent avec leurs ouvriers en relations de bienveillance mutuelle. Ce n'est pas un fait particulier à telle industrie mais à tel industriel.
2° [...] les grèves et les coalitions sont rares. Les dernières remontent pour Mazamet à la fin de 1847, et pour Castres à la fin de 1848. Celles de Castres avaient pour cause la question du salaire. Celles de Mazamet (fileurs), la plus grave, avait été amenée par l'introduction des métiers dits mule-jenny.
3° Le défaut d'entente cordiale provient le plus souvent de l'insouciance des patrons pour le sort de l'ouvrier, de la médiocrité de beaucoup d'ateliers, des chômages par défaut d'avances. Il a aussi des causes particulières telles que les prédications socialistes, l'effervescence qui a suivi la Révolution en 1848 L'état habituellement passif et paisibles des classes ouvrières provient de la douceur générale des moeurs et des habitudes de pauvreté contractées par cette partie de la population.
4° Les principales industries établies dans les villes sont la draperie sur coton, laine, fil et soie (Castres). Draperies sur laine (Mazamet). Laines peignées, bonneterie, papeterie, tannerie,mégisserie, carrosserie (Castres). La plupart de ces industries et notamment la fabrication des tissus , sont établies dans les villes de temps immémorial. Elles y ont été attirées et s'y sont développées, en premier lieu à la faveur des cours d'eau qui fournissent le moteur hydraulique (Mazamet : l'Arnette, le Canal de la Nogarède. Castres : l'Agoût, la Durenque), et ensuite par la facillité plus grande de trouver des ouvriers au milieu des populations agglomérées. D'ailleurs ces faits sont réciproques. certaines industries se sontmultipliées à Castres en raison de l'agglomération. Une agglomération s'est formée à Mazamet parce que les industries se multipliaient.
5° Non. Dans les campagnes proprement dites, il n'existe guère que des succursales des grands établissements urbains. Mais il existe de nombreuses fabriques dans les communes rurales telles que Brassac, Dourgne, Labastide, Labruguière, Roquecourbe, Sémalens, vabre, vielmur. Les ouvriers de ces manufactures, mais surtout les nombreux tisserands travaillant à domicile dans les campagnes, associent le travail agricole au travail de fabrique pendant le chômage et pendant la saison d'hiver. Il en est de même des tricoteuses en grand nombre occupées par l'industrie de la bonneterie et qui associent ainsi le travail industriel aux soins du ménage.
6° L'insuffisance des travaux agricoles et des ressources du sol dans les cantons de la montagne a poussé peu à peu les habitants dans les fabriques et l'insuffisance du travail des fabriques les forcent (sic) à recourir au travail agricole pendant les chômages. 7° Non en général. Le petit nombre d 'industriels établis dans les campagnes sont amenés par les nécessités même du travail de leur industrie à se reporter successivement dans les centres de population.Source : A.D.T XIII M 1 14
![]()
Le réseau des grandes routes est en place dès le début du siècle, mais en mauvais état, il n’assure pas une circulation convenable des marchandises. Les pondéreux empruntent la voie d’eau mais seule la zone Carmaux-Albi- Gaillac peut en profiter. Comme un peu partout en France, ce n’est qu’après 1830 qu’un solide réseau de liaisons départementales fiables se construit. Il est mis en place plus rapidement dans le nord que dans le sud du Tarn ; ce dernier, déjà à l’écart des voies d’eau puisque les projets pour rendre l’Agoût navigable n’ont jamais abouti, est donc un peu le parent pauvre pour la circulation des marchandises. A la fin des années 1860, ce handicap est levé et le réseau routier peut irriguer convenablement presque l’ensemble du département, du moins pour les marchandises légères car la route ne peut assurer à bas prix le trafic des pondéreux (voir plus haut le cas du charbon). Or, le rail qui se développait rapidement en France après 1850 n’avait pas encore vraiment touché le département.
Il faut attendre 1864 pour que le Tarn dispose d’une ligne de chemin de fer le reliant à Toulouse et à Montauban donc à l’extérieur puisque jusqu’à cette date, la ligne de Carmaux-Albi ne servait qu’au transport du charbon vers Albi. En fait, ce n’est même qu’en 1869 que la ligne est véritablement ininterrompue avec la liaisonAlbi-ville et Albi-Madeleine. Le département du Tarn n’est donc pas dans ce domaine très en avance, surtout si l’on considère que la zone industrielle de Castres-Mazamet n’est pas mieux reliée à l’extérieur (1865 vers Toulouse, 1869 vers Albi). Les liaisons restèrent imparfaites (lenteur vers Paris) et incomplètes : vers Rodez en 1903 seulement, vers St-Affrique en 1899 et Graulhet reste à l’écart jusqu’à la fin du siècle.
Cependant le chemin de fer est sans concurrent pour le transport des marchandises lourdes : la houille et ses dérivés sur Carmaux et les peaux lainées sur Mazamet. Le trafic fluvial sur le Tarn atteignait en 1857, 70 000 tonnes dont 80 % à la descente vers l’aval (essentiellement la houille de Carmaux). En 1870, la houille disparaissant complètement , le trafic fluvial se limitant au vin, aux céréales et aux matérieux de construction ne peut plus concurrencer le rail et plus rien ne circule sur la voie d’eau dans le département à partir de 1890. En douze ans, de 1892 à 1904, seuls deux bateaux remontant du bois et des futailles vides de St-Sulpice à Gaillac, empruntèrent encore le Tarn comme réseau de transport...De la production :
Avant 1850, les données statistiques fournies par les archives sont assez peu fiables. On peut cependant fournir des appoximations suffisantes pour donner une idée valable de l’ampleur de l’expansion industrielle.
Textile :
Mazamet : 1800-1860 production multipliée par six environ. Stagnation relative ensuite et déclin après 1880 le délainage se substituant alors au textile. Dans ce secteur, de 1880 à 1910, la quantité de laine traitée est multipliée par neuf . Pour montrer l'ampleur de l'ouvrage notons que trente deux millions de peaux de moutons furent traitées en 1912, année record.
Houille :
1840-49 : 40 755 t en moyenne décennale ; 1890-99 : 479 027 soir une augmentation de plus de dix fois.
Acier :
Saut du Tarn : 1850 : 833 tonnes ; 1900 : 4226 tonnes soit environ cinq fois plus.
Il faut noter que cette croissance comparée à celle de l’ Angleterre est bien moins forte surtout avant 1850 mais qu'en revanche, elle suit globalement celle de la France. Elle n’exclut pas non plus des périodes de crise et de baisse de production, notamment à partir de 1880. Elle s’accompagne aussi d’une forte croissance de la productivité : exemple charbon 370 kg/mineur en 1850-59 et 711 kg/mineur en 1890-99 (supérieure à la moyenne nationale).
De la population ouvrière :
Le nombre d’ouvriers au début du siècle est assez difficile à connaître exactement, les rapports préfectoraux comme les recensements étant très approximatifs sur le sujet. En outre, les tisserands à domicile ou les mineurs de Carmaux sont en même temps des paysans et leur statut d’ouvriers est surtout pour les tisserands très discutable. Pour juger des rythmes et de l’ampleur de la formation de la classe ouvrière, il vaut donc mieux se pencher sur quelques exemples bien étudiés :
chapellerie à Albi 1850 : 50 ouvriers, 1230 en 1873, mais 400 en 1900 (crise après 1880)
Saut du Tarn : 1835 : 200 ouvriers 1890 : 580 ouvriers 1911 : 1300 ouvriers.
Charbon : Carmaux 1850 : 500 ; 1900: 3200 Albi : néant jusqu’en 1890. 700 en 1900.
Verrerie : Carmaux 1850 : 50 ouvriers ; 1875 : 200 ; 1890 : 447 dont une partie ira après les grèves de 1895 former la verrerie ouvrière d’Albi.
Mazamet : la draperie mazamétaine qui occupait environ 4000 personnes (zone rurale comprise) en 1800 en fait travailler 7000 en 1850.
L’accroissement démographique des cités industrielles va de pair :
il commence à partir de 1830 (Mazamet) mais surtout après 1850. Il se réalise essentiellement par apport de ruraux proches des zones industrielles. Au XIX ème l’apport de main d'oeuvre venu de l'extérieur de la région est faible et celui de la main d'oeuvre étrangère est pratiquement inexistant (0,2 % à Carmaux).
![]()
1831 1851 1872 1891 1901 % de croissance Albi 9049 9898 13698 14219 14951 +65 % Castres 12032 13924 16458 19126 19483 +61 % Carmaux 1765 2678 5010 9591 10948 +520 % Mazamet 3896 6932 10500 10378 10881 +179 % Graulhet 2458 2752 4022 4984 5490 +123 % Gaillac 5552 5828 5694 5662 5384 - 3% Il s’accompagne d’une transformation du paysage urbain qui s’organise autour de l’industrie. Le bouleversement est particulièrement marqué à Carmaux qui connaît la croissance la plus spectaculaire.
Un exemple de transformations urbaines : Carmaux.
Voir le dossier précédent sur notre site.
Thierry Couet
Revenir à la page de garde![]()