Programme d’enseignement de la philosophie en classe
terminale des séries générales
Projet du GEPS (9 décembre 2002)
DES AMBIGUÏTÉS À LEVER
Le texte au format rtf.
Ce projet de programme 2002 doit sa naissance à l’accord conclu entre le Ministre de l’éducation nationale Luc Ferry et Michel Fichant, président du GEPS, le 12 juin 2002 au Ministère de l’éducation nationale en présence de diverses personnalités dans un contexte fortement médiatisé. Lors de cette réunion, le professeur Fichant renonçait au programme du GEPS qui avait pourtant recueilli l’aval de 80% des professeurs de philosophie et l’approbation de la plupart des organisations syndicales, pour s’engager dans la confection du programme qui nous est aujourd’hui présenté.
L’atmosphère de cette réunion et les propos indignes qui ont été tenus sont révélateurs de la crise que traverse l’enseignement de la philosophie en classe terminale depuis plusieurs années. Cette crise provient de l’entêtement du Ministère de l’éducation nationale à ignorer l’avis raisonné de la grande majorité de la profession. Ainsi, le Ministère a-t-il rejeté le projet de « programme Dagognet-Lucien » puis le « programme Fichant 1 », alors que ces deux programmes avaient reçu l’assentiment très majoritaire des professeurs de philosophie. A l’inverse, le Ministère a imposé en septembre 2001 le passage en force du « programme Renaut » qui a été rejeté par les professeurs de philosophie avec une détermination et une constance qui n’ont échappé à personne. Le Ministère de l’éducation a d’ailleurs été sanctionné par le Conseil d’État pour avoir ignoré le délai légal de 14 mois qui doit séparer la publication d’un programme de son entrée en vigueur.
Ainsi, le Ministère use-t-il depuis plusieurs années de la plus mauvaise méthode qui soit: il s’obstine, parfois au mépris du droit, à ignorer l’avis des professeurs après les avoir lui-même consultés. Ces incohérences et ce déficit démocratique expliquent la « crise de confiance » que nous connaissons aujourd’hui. Les professeurs désormais habitués à l’arbitraire et aux coups de force de leur Ministère, ne savent pas si celui-ci souhaite que « le programme Fichant 2 » soit promulgué.
Toutefois, il nous semble indispensable que les professeurs se
prêtent une nouvelle fois au jeu de la « consultation »
qui s’annonce et tentent à nouveau la voie du compromis.
*
Ce programme semble vouloir ménager les conditions d’un enseignement
philosophique de la philosophie. Mais il comporte de sérieuses ambiguïtés
qui risquent de produire des effets contraires aux louables intentions
affichées par le GEPS présidé par le professeur Michel
Fichant.
I PRÉSENTATION
Il paraît juste de rappeler que l’enseignement de la philosophie
est ouvert aux autres disciplines. Mais il est fait référence
sans précaution ni explication à une « culture philosophique
» qu’il conviendrait d’« offrir (à) chaque élève
». Il est même question des « acquis de la
culture » qui auraient la mystérieuse vertu d’
« éclairer » l’exercice du jugement.
Pourtant, le terme « culture » est aujourd’hui l’objet
d’un usage envahissant; son sens est flottant et polémique. La tendance
sera forte d’interpréter les mots « culture » et «
culture philosophique » tels qu’ils figurent au programme, au gré
du dernier article paru sur la question (ou de la dernière
déclaration ministérielle).
En l’absence de précisions, il semble donc souhaitable de substituer
le terme « culture » par celui de « connaissance ».
II NOTIONS
Les notions sont bien choisies dans l’ensemble, mais leur nombre
en sections S et ES devrait être réduit. Un nombre
excessif de notions contraint moralement le professeur à suivre
de trop près la lettre du programme, dans la perspective de l’épreuve
du Baccalauréat. Un allégement significatif faciliterait
une préparation plus sereine au Baccalauréat et une étude
moins superficielle des notions. Il rassurerait les élèves
sans défigurer un programme qui exclut «
une visée encyclopédique ».
III « CHAMPS DE PROBLÈMES »
Le principe d’une l’organisation des notions autour de cinq notions centrales est pertinent; il constitue un élément de détermination immanente. Il est heureux également que cette détermination soit en quelque sorte potentielle puisque le « professeur déterminera la démarche » d’étude du programme. Mais il convient de ne pas sous-estimer l’importance de la détermination introduite dans ce programme ni son caractère normatif. Il est rappelé en effet que la liste des notions « déterminent un cadre pour l’apprentissage » et que cette liste « s’articule à partir » de cinq champ de problèmes qui « orientent » le travail en définissant « une priorité » dans l’examen des notions. Il serait donc imprudent de ne pas prendre au sérieux ces « champs de recherche »
Il semble malheureusement qu’au moins trois « champs de problèmes » soient source de malentendus.
1/ Il ne paraît pas judicieux « d’orienter les directions fondamentales de la recherche » sur le langage, l’art, la technique et la religion à partir de « La nature et la culture ». En effet, la religion et l’art, et même le langage et la technique suscitent un type de questionnement qui excède le champ de la nature et de la culture. Cette organisation de quatre notions du programme paraît donc céder au préjugé culturaliste (ou naturaliste).
L’expérience religieuse, notamment, se vit et se pense comme ne relevant pas principalement de la nature ou de la culture, et moins encore du lien problématique de la nature et de la culture. Qu’elle s’entende comme un rapport à une transcendance, une inquiétude sur la destinée humaine ou le témoignage sous une forme illusoire d’aspirations infinies, la religion ne se situe pas prioritairement au point d’articulation de la nature et de la culture. Cette situation de la notion de « religion » dans le programme n’est pas seulement réductrice: elle paraît relever du contresens, susceptible de fragiliser intellectuellement le programme.
Un titre comme « La condition humaine » ou « l’homme et le monde » n’aurait pas l’inconvénient de mettre hors programme une approche fondamentale des notions concernées.
2/ « La société » est posée comme
une « priorité dans l’ordre des problèmes »
pour traiter de la « justice », du
« droit », de l’« État », de
l’« histoire » et du « travail ». Ce parti
pris prive les élèves d’un questionnement prioritaire
sur l’essence du politique.
C’est pourquoi le titre « La politique » déterminerait
de façon plus centrale les notions à étudier.
La notion d’ « histoire » est, quant à elle, trouverait mieux sa place dans le champ « la condition humaine ».
3/ Enfin, « La morale » réduit abusivement l’approche de la « liberté », du « bonheur » et de la « responsabilité ». Cette organisation de ces trois notions n’encourage pas un questionnement métaphysique des pratiques et des fins.
Le titre « L’action » ouvrirait un champ d’étude moins idéologique et moins réducteur.
Ces trois têtes de chapitre (« nature et culture », « la société », « la morale ») semblent donc céder - involontairement - aux séductions de « l’éducation sociale » qui dénaturerait l’enseignement de la philosophie en voulant l’instrumentaliser. L’idéologie sociale-libérale, largement dominante, s’engouffrerait aisément dans ce texte officiel qui est déséquilibré puisque trois « champs » sur cinq ignorent clairement les approches métaphysique, ontologique et phénoménologique. Cette structure du programme compliquerait la tâche du professeur soucieux de faire de la philosophie. Une version édulcorée de l’enseignement de la philosophie priverait les élèves d’un questionnement libre et radical, sans leur proposer un enseignement plus accessible . Une orientation « sciences sociales » ou « sciences politiques » de l’enseignement de la philosophie correspondrait à une mutilation plutôt qu’à une modernisation ou une démocratisation.
On regrette enfin un flottement dans l’usage des termes « notion
», « problème » et « champ de problèmes
». Une telle indétermination sémantique peut être
source de malentendus.
IV REPÈRES
En eux-mêmes, ces couples lexicaux sont une bonne idée. Ces outils conceptuels contribuent à déterminer de l’intérieur le cours du professeur et le travail de l’élève. Mais il y aurait avantage à les nommer « Outils » plutôt que « Repères », afin de confirmer que ce programme est bien un programme de notions, non de problèmes déjà élaborés.
Toutefois, cette modification souhaitable du titre du paragraphe « Repères » ne suffira pas à dissiper les incertitudes de cette partie du programme. S’agissant des modes d’apprentissage des « repères », le programme ne prémunit pas des dérives pédagogistes qui accablent le professeur. En l’absence d’un meilleur cadrage, des consignes contradictoires et saugrenues sur la bonne et la mauvaises façon de définir et d’intégrer les « repères » sont à craindre. La vulgate méthodologique contemporaine s’autorisera aisément de cette partie du programme.
En allant jusqu’à affirmer que les repères « ne feront en aucun cas l’objet d’un enseignement séparé ni ne constitueront des parties de cours », le programme fait - involontairement - la part belle à ceux qui rêvent d’exercer un contrôle tatillon de l’enseignement de la philosophie en classe terminale. La tonalité stricte, rigide et autoritaire de cet interdit ne se justifie ni sur le fond ni sur la forme. La phrase pourrait sans dommage disparaître ou être réécrite. Un programme d’enseignement devrait en effet pouvoir formuler avec souplesse une recommandation qui correspond sans doute à la louable intention de souligner que les « repères » ne s’ajoutent pas aux « notions ». Les « repères », tels qu’ils sont présentés, laissent ainsi présager une alternance de considérations contradictoires et de consignes rigides, les secondes tentant vainement de masquer le caractère flou des premières.
*
Le « programme Fichant 1 » a été salué pour sa vigueur et sa rigueur. Il a bénéficié de l’approbation de 80% des professeurs de philosophie. La grande majorité des syndicats enseignants a également soutenu ce programme qui aurait permis de sortir de la crise que traverse notre enseignement. On déplore que le ministère de l’éducation nationale se soit obstiné à maintenir l’inapplicable « programme Renaut » rejeté par 80% des professeurs de philosophie.
Le « programme Fichant 2 » qui n’a malheureusement ni la précision ni la concision du premier « programme Fichant », ne garantit pas des dérives pédagogistes et idéologiques. Il gagnerait donc à être repris.
Il présente toutefois le mérite que l’on espère
historique, d’offrir une issue à l’inapplicable « programme
Renaut » qui est jargonnant jusqu’à la caricature, grossièrement
idéologique et indigent sur le plan pédagogique.
Paris, le 5 janvier 2003
Pierre Hayat
professeur de philosophie
Lycée Jules-Ferry
(Paris)