Un groupe d'experts propose de revenir sur la réforme du programme de philosophie

 LE MONDE 13.03.02

 Le projet, qui proposait de mieux définir le contenu des cours, avait suscité la protestation de professeurs.

 A la rentrée 2002, les élèves de terminale générale (L, S et ES) travailleront vraisemblablement sur un programme ressemblant, peu ou prou, au précédent, qui date de 1973. Et les professeurs de philosophie qui se sont mobilisés depuis un an contre la réforme initiée par Claude Allègre sont satisfaits : leur "liberté", à laquelle intentait, selon eux, la réforme, sera sauve.

 Dans le projet qu'il vient de remettre à Jack Lang, le nouveau groupe d'experts, nommé en juin 2001 pour pacifier la situation, abandonne tout esprit de réforme et revient à une stricte liste de notions (la conscience, le désir, l'art, la connaissance scientifique, le travail, etc.) et d'auteurs. Une structure identique à celle du programme de 1973, qui laisse le champ libre aux enseignants dans la façon d'aborder les notions. C'est précisément cette hétérogénéité des cours que la réforme s'attachait à circonscrire. Elle proposait notamment des couplages de notions (par exemple nature et culture) pour restreindre les problématiques et introduisait des "questions à ancrage contemporain" articulés autour de problèmes de société. Cette tentative avortée - la quatrième en douze ans - avait pour but de déterminer un contenu national au programme de philosophie, afin de mieux armer les élèves pour le baccalauréat et de gommer l'aléa que représente souvent cette discipline. Avec, en toile de fond, la désaffection pour les filières littéraires.

 Ce pas de trente ans en arrière n'est que l'ultime épisode d'une série de reculades, imposées par la vigueur de la contestation depuis la publication du nouveau programme au Bulletin officiel, à l'été 2000.
 Dans un premier temps, il avait été demandé au groupe d'experts rédacteurs du programme, dirigé par Alain Renaut, de retoucher sa copie, à la lumière des nombreuses critiques qui émergeaient de la consultation des enseignants (Le Monde du 9 février 2001). Mais l'hostilité restant vive, le ministère avait préféré, dans un deuxième temps, rendre facultative une partie du programme et nommer un nouveau groupe d'experts, dont la présidence avait été confiée à Michel Fichant, professeur à Paris-IV, hostile à la réforme (Le Monde du 12 juillet 2001). Jack Lang avait décidé en outre de créer une "commission de suivi"de la réforme, présidée par le directeur de l'enseignement scolaire, Jean-Paul de Gaudemar. Cette instance "pluraliste" avait pour mission de rencontrer des professeurs de philosophie et de proposer des aménagements au groupe Fichant.

 Six journées interacadémiques ont eu lieu, fin 2001, rassemblant au total 450 professeurs de philosophie. Parallèlement, des pétitions réclamant le retrait pur et simple de la réforme ont continué de circuler. Un rapport a finalement été rédigé, recommandant l'abandon des deux principales innovations de la réforme Renaut : le couplage de notions afin "de donner effectivement aux professeurs la liberté d'articuler les notions en fonction de leurs choix philosophiques et pédagogiques" et les "questions d'approfondissement"(nouveau nom des "questions à ancrage contemporain", déjà facultatives). La commission précisait que "pour donner aux professeurs un signal fort", ces recommandations "devraient, en tout état de cause, être mises en œuvre dès la rentrée 2002".

 Le rapport a été transmis au groupe Fichant en janvier. L'un des membres de la commission de suivi, Gérard Malkassian, a alors démissionné après avoir découvert que sa contribution critique n'avait pas été annexée au rapport. Dans sa lettre de démission, le 14 février, il estime qu'au lieu "d'améliorer le contenu" de la réforme, la commission en a "accompli la liquidation pour rétablir l'esprit de l'ancien programme". Le groupe d'experts a finalement tourné le dos à la réforme Renaut. "Nous sommes allés loin dans la révision", admet Michel Fichant, pour qui le programme de 1973 "n'est pas pestiféré."

 "Est-il sain pour une discipline enseignée à l'école que personne ne soit en mesure de dire ni ce qu'un professeur est tenu d'enseigner ni ce qu'un élève doit savoir, s'insurge l'Acireph (Association pour la création d'instituts de recherche sur l'enseignement de la philosophie), qui regroupe 200 professeurs de philosophie et prône la nécessité d'une réforme de cette discipline. Les graves problèmes d'équité que nous rencontrons chaque année dans la correction des copies du baccalauréat seront rendus définitivement insolubles."

 Le ministère indique que ce nouveau projet sera soumis aux enseignants "dans les jours prochains". Les résultats de la consultation seront, assure la Rue de Grenelle, connus fin avril, malgré la longue période de congés de printemps. Le texte devrait être voté par le Conseil supérieur de l'éducation début mai pour une application en septembre.

 Marie-Laure Phélippeau