La notion de possible
Bref compte rendu de la séance du 25 octobre 2000.
Quelques rappels de dates: en 1920, à Oxford, les idées
directrices du Possible et du Réel font l'objet d'une intervention
de Bergson, mais l'essai ne sera publié qu'en 1930. Il sera repris
ultérieurement et figure dans la Pensée et le Mouvement à
la suite des deux essais introductifs que l'on peut considérer comme
une sorte de testament téorique de la pensée de Bergson.
En effet, qu'il s'agisse de "Croissance de la Vérité.
Mouvement rétrograde du vrai" (1o partie), ou de la "Position des
problèmes" (2o partie), cela correspond, de l'aveu même de
Bergson, à une remontée à l'origine de sa méthode.
Cette méthode est déjà à l'úuvre dans
le Possible et le Réel, ce texte est donc à lire pour lui
même, bien sûr mais aussi comme une illustration exemplaire
de la méthode bergsonienne c'est à dire de l'Intuition.
L'insistance mise sur la méthode, chez Bergson, nous conduit vers des chemins de pensée où les faux problèmes se dissolvent: ces problèmes que nous avons érité de la métaphysique.
Mais il s'agit maintenant de penser autrement: l'être et
le temps, rien de moins! Cela devrait bouleverser non seulement notre connaissance
mais aussi notre manière de vivre, comme le laisse entendre clairement
Bergson au final de plusieurs de ces essais qui composent la Pensée
et le Mouvant.
La transparence et le naturel de l'expression ne doit pas abuser, l'apparente
simplicité du propos soulignent avec d'autant plus de force, le
caractère profondément déconcertant de la pensée
de Bergson, sa tranquille assurance et son audace.
Je vous propose de suivre le texte dans son déroulement, en cinq
parties:
1-
2- Les problèmes métaphysiques sont mal posés ( p.104 ) "Nous transposons en fabrication ce qui est création ..."
3- Deux sortes de faux problèmes ( p.105-112 ):
. ceux qui concernent la téorie de la connaissance ( p.109-112 )
4-
5-
Le texte débute par une formule saisissante qui peut servir de
fil conducteur à tout le texte, il faut partir de "la création
continue d'imprévisible nouveauté..." Tous les termes sont
ici à prendre en compte, l'idée de continuité, celle
de création qui sera opposée à la fabrication, d'imprévisible
pour desserrer l'étau du déterminable à l'avance,
et l'idée de nouveauté, de l'émergence et de la fécondité
à l'úuvre dans notre vie, dans l'úuvre d'art, dans
l'univers".
Cette phrase ne doit pas être prise dans un sens psychologique,
elle concerne le mouvement général dans lequel je suis et
dont je participe, elle a la valeur d'un englobant au sens de Merleau-Ponty.
Si nous acceptons de voir toutes choses "sub specie durationis"
alors tout ce qui appartient à notre manière habituelle de
penser change.
Bergson commence par un exemple tout simple: celui de la conversation
pour souligner le décalage entre ce que nous pouvons prévoir
et ce qui est effectivement vécu. Le réel n'est jamais la
reproduction de ce qui est imaginé, il y a dans ce qui s'effectue
un dépassement de ce qui pouvait être programmé à
l'avance et donc une irréductible nouveauté. Le réel
dépasse le possible. Ce qui est prévisible relève
de la répétition et vaut pour la matière inorganique
si on la considère séparément. Mais ceci constitue
une abstraction. Pourquoi la matière inorganique serait - elle avant
l'insertion de la vie et de la conscience?
Une référence rapide aux Stoïciens et à l'âme du monde, comme principe de continuité, permet à Bergson de décaler la notion de répétition à propos du monde inorganique, en "quasi-répétition qui se somment en changements visibles et prévisibles".
Ceci va autoriser une comparaison avecle balancier de l'horloge
et le passage à la notion de durée, qui n'est pas permanence
dans le temps, mais création du nouveau.
La vie est durée tâtonnement "Le temps est cette ésitation
même, ou il n'est rien du tout".
Supprimer le temps c'est renvoyer le monde au pur non sens. Le film
n'est pas déjà monté: on ne peut faire l'économie
du déploiement temporel, toute perspective qui ne prends pas en
compte le temps se condamne à manquer le réel.
Bergson se sert du rappel biographique de son rapport à Spencer
pour affirmer que le temps est quelque chose: contre l'infini en acte,
pas d'acte pur ni au commencement ni à la fin, le temps est retard,
jamais à l'heure, dilatation et contraction, rythme.
Il faut prendre au sérieux la boutade de Bergson et tenter de la penser avec toutes ses conséquences ontologiques: "J'ai dit que le temps existait et qu'il n'est pas l'espace... "Simplement ceci résume ce qui est le fonds de la controverse entre Bergson et Einstein, controverse difficile s'il en est. A voir le texte de 1922, Durée et Simultanéité, ainsi que le texte de Merleau-Ponty, Einstein et la crise de la Raison, et bien sûr le Chapitre 4 dans Le Bergsonisme de G.Deleuze.
L'intuition de la durée est le levier qui déplace
la manière classique de concevoir les problèmes philosophiques
.
Il y a l'intelligence fabricatrice mais chacun peut au moins en ce qui concerne sa propre vie, faire l'expérience d'une mise en forme inventive, d'une création.
L'úuvre d'art devient exemplaire dès lors pour comprendre l'élan vital.
L'intelligence n'est qu'un côté de l'absolu, l'autre
étant création continuée de la nature.
Mais il ne faut pas mélanger les deux ordres, ce qui relève
de l'intelligence et notre quasi coïncidence avec le flux temporel
créateur. La confusion des deux ordres crée des pseudoproblèmes.
Le rôle de la philosophie pour Bergson consiste d'abord et avant
tout dans l'art de dissoudre les faux problèmes et de poser correctement
les vraies questions .
Je ne parlerai pas des deux exemples pris ici par Bergson: l'idée
de néant et l'idée de désordre, car ils feront l'objet
d'exposés ultérieurs.
Venonsen à l'examen du possible et du réel. Contrairement
à l'idée reçue il n'y a pas d'abord le possible et
ensuite le réel mais c'est du réel que nous partons pour
inventer les possibles. Nous sommes en proie au mirage du passé
dans le présent car notre logique est une logique de rétrospection:
"Elle ne peut pas, ne pas rejeter dans le passé à l'état
de possibilités ou de virtualités, les réalités
actuelles, de sorte que ce qui est composé maintenant doit à
ses yeux avoir toujours été ... Si elle repousse dans le
passé, ce qui surgit de réalité dans le présent,
c'est justement parce qu'elle ne veut pas admettre que rien surgisse, que
quelque chose se créée, que le temps soit efficace. "Autre
illusion: l'idée que le possible est moins que le réel. Dans
les deux cas il s'agit d'une confusion entre les différences de
nature et les différences de degrés. C'est parce qu'il y
a moins dans le possible, qu'il précède le réel
croyons -nous, en fait il y a plus dans le possible que dans le
réel. "Car le possible n'est que le réel avec en plus un
acte de l'esprit qui en rejette l'image dans le passé une fois qu'il
s'est produit."
L'image du réel se réfléchit derrière elle
dans le passé indéfini, le présent engendre son propre
passé, ou plutôt il coexiste avec lui. Pour introduire la
notion de virtuel Bergson prends l'exemple du miroir:il faut plus pour
l'image de l'homme que pour l'homme, d'abord l'homme et aussi le miroir.
Il y a bien sûr un sens de possible qu!il faut garder Le sens logique
ce qui n'est pas impossible mais il ne faut pas donner à possible
un sens positif ce qui préexiste sous forme d'idée. L'úuvre
d'art est ici particulièrement éclairante.I1 est impossible
de comprendre l'úuvre d'art comme la simple exécution d'un
projet déjà tout fait ' en pensée avant d'être
mis en úuvre ,ce qui serait confondre fabrication et création.
"Je crois qu'on finira par trouver évident que l'artiste crée
du possible en même temps que du réel quand il exécute
son oeuvre. "
Or il nous faut appliquer ce que nous comprenons de l'art à la
nature.11 y a un constant remodelage du passé par le présent.
L'enjeu de ces analyses se trouve dans une compréhension de l'évolution
comme autre chose que la réalisation d'un programme ce qui réouvre
le temps futur et passé. Cette pensée du temps est inséparable
d'une pensée de la liberté et de l'indétermination.
"Il faut en prendre son parti :c'est le réel qui se fait possible et non pas le possible qui devient réel."
L'illusion des Anciens provenait d'une conception de l'être
immuable ce qui renvoie le temps à n'être qu'une dégradation,
celle des Modernes : faire du temporel une forme confuse du rationnel.
"Mais dans un cas comme dans l'autre nous avons affaire à des
téories. Tenonsnous en aux faits. Le Temps est immédiatement
donné. Cela nous suffit et, en attendant qu'on nous démontre
son inexistence ou sa perversité, nous constaterons simplement qu'il
y a jaillissement effectif de nouveauté imprévisible. "
Le texte reprends en conclusion la formule initiale. Le monde et la
vie ne sont pas un spectacle pour une conscience désincarnée
nous en sommes nous sommes créateurs de nousmêmes, d'où
l'appel à la mise en úuvre de notre pouvoir d'agir sans modèle,
c'est-à-dire à la liberté. Retour au vivre et au bien
vivre - nous voilà loin des pures spéculations. L'intuition
de la Durée n'a rien à voir avec la conscience malheureuse.
Elle accroît notre puissance d'être.
Il y aurait tout un travail maintenant pour préciser le rapport
entre le possible et le virtuel, distinction capitale pour la compréhension
de ce que je joue en arrière plan du possible et du réel.
Ceci suppose que nous reprenions la très belle et très difficile
étude de G. Deleuze dans Le Bergsonisme en particulier le Chapitre
V, sur l'Elan Vital où G. Deleuze montre que dans la philosophie
de Bergson "la notion de virtuel cesse d'être vague, indéterminé
... C'est que le "virtuel" se distingue du "possible" au moins de deux
points de vue. D'un certain point de vue, en effet, le possible est le
contraire du réel, il s'oppose au réel, mais ce qui est tout
différent, le virtuel s'oppose à l'actuel.
Nous devons prendre au sérieux cette terminologie: le possible
n'a pas de réalité (bien qu'il puisse avoir une actualité);
inversement le virtuel n'est pas actuel, mais possède en tant que
tel une réalité, là encore, la meilleure formule pour
définir les états de virtualité serait celle de Proust:
"réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits".
A poursuivre, donc.
Jeanine Hortoneda