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Liberté d’écrire, liberté de critiquer

 

Il était permis, à l’issue du meeting de soutien à Robert Redeker, à Toulouse, de déplorer la relative rareté de ses défenseurs. Mais la vraie raison ne tient pas à la « trouille » devant l’islamisme fascisant, encore moins à un nouveau pétainisme, mais à un dilemme intellectuel qu’on ne peut résoudre à coup de moraline bien-pensante et pseudo-héroïque. Prendre conscience de ce dilemme, trouver une ligne de réconciliation, abandonner par conséquent la commination, renoncer à distinguer les saints et les salauds, faire sa juste place à la raison en somme, est un devoir philosophique.

Ce dilemme est posé par la solidarité intime de deux principes, celui de la libre communication des pensées et celui de la liberté de la critique, et par leur désunion occasionnelle. En effet, la liberté de la communication sans celle de la critique convertit le message diffusé en un dogme nimbé de sacré politique ou religieux, un texte intouchable. Réciproquement, le droit à la libre critique sans celui de la libre communication est lui aussi dogmatique mais négativement : c’est la forme de l’anathème où la critique unilatérale envahit et sature l’espace de la parole. Ou bien la sacralisation dogmatique du message, ou bien sa condamnation dogmatique. D’où la nécessité de maintenir ensemble liberté de communiquer ses pensées et liberté de les critiquer. Chaque fois que l’une est séparée de l’autre et règne seule, par système (religion, despotisme) ou de fait, un effet de dogmatisation a lieu, tantôt hagiographique tantôt diabolique. Voilà le problème de fond.

C’est précisément la situation faite à Robert Redeker et à son texte. D’une part, du fait des menaces de mort (peu importe que leurs auteurs aient une moindre notoriété que dans l’affaire Rushdie) et en raison des nécessités matérielles de la protection physique, il n’a plus un accès normal, depuis deux mois et pour un temps indéfini, à l’espace public. Si bien qu’une critique adressée à son texte ne peut éviter d’être une condamnation radicale (en langage moral : profiter de l’absence de l’auteur et de son incapacité à se défendre). L’assertion d’apparence morale, « on ne discute pas avec un homme à terre, on le relève », a aussi une portée intellectuelle : l’auteur n’a plus les moyens ni de communiquer ses pensées ni de répondre aux éventuelles critiques. D’où leur effet d’anathème – involontaire.

Mais, d’autre part, l’impossibilité intellectuelle de critiquer ce texte n’est due qu’aux conditions engendrées par les menaces de mort : celles-ci, quoique rares et provisoires, induisent une sacralité du texte et de l’auteur, du seul fait anormal, inhabituel, de la séparation de la liberté de divulguer ses pensées et du droit de la libre critique qui ne peut plus être exercé dans des conditions normales.

Ainsi, rien ne sert de dire que le reproche de « coup éditorial » est « ignoble », sauf à cautionner une perception morale du monde en guise d’analyse ; le gain présumé de notoriété est seulement l’effet de l’empêchement de la critique lui-même imputable aux menaces de mort. Une sacralisation dogmatique est mécaniquement induite par cette étrange situation. Affirmer ensuite qu’il l’a provoquée ou qu’il pouvait prévoir les suites de son texte relève du procès d’intention.

D’où le dilemme apparemment insoluble. Ceux qui veulent soutenir indéfectiblement la libre communication des pensées refusent toute réserve qui leur semblerait porter sur cette liberté elle-même ; mais, ce faisant, ils ne voient pas que, du fait de la séparation exceptionnelle de ses deux côtés, liberté de communication et droit à la critique, leur position induit mécaniquement l’apparence de l’adhésion au contenu du texte (puisque la critique est suspendue).

Ceux qui n’adhèrent pas à la matière du texte, certes critiquable, et qui veulent soutenir sans défaillance la solidarité de la critique avec la liberté de la communication, refusent toute position intransigeante ; mais, en faisant cela, ils ne s’aperçoivent pas que, du fait de cette même séparation, leur position (honorable puisqu’elle s’attache au droit de la libre critique) engendre automatiquement l’apparence d’une coupable tiédeur à l’égard du caractère inconditionnel de la liberté d’expression.

Aussi, les uns ont beau jeu de clamer un soutien sans réserve, puisque eux-mêmes ont mis en réserve, à l’abri, le droit à la critique (peu importe qu’ils adhèrent ou non au texte). Les autres ont partie aisée à refuser un soutien sans réserve puisqu’ils accusent implicitement leurs adversaires apparents de partager sans le dire la teneur du texte. L’erreur intellectuelle des premiers est de vouloir soutenir le contenu alors que le droit de critique – qui emporte le droit de louange – est suspendu et de faire passer le soutien au texte pour un soutien à la liberté de l’avoir écrit et publié. L’erreur intellectuelle des seconds est de pratiquer la critique alors que les conditions égales de la liberté de diffuser ses pensées ne sont pas réunies, et d’utiliser le refus d’adhérer au texte pour une bonne raison de ne pas soutenir la liberté fondamentale de la divulgation. Les uns et les autres sont emportés au-delà de leur assentiment conscient par la disjonction indiquée ; chacun est borgne à ce que l’autre voit.

Il existe pourtant un terrain commun. À vrai dire, le soutien apparemment intransigeant est avec réserve. Même Bernard-Henri Lévy le dit : « On n’engage pas une dispute avec quelqu’un qui, à cause d’un article, se voit menacé de mort » (Le point du 5 octobre 2006). Cela signifie que cette abstention de la discussion, c’est-à-dire de la critique, sera levée lorsque les conditions seront à nouveau réunies (il l’a d’ailleurs très explicitement affirmé lors du meeting ainsi que dans la presse, La Dépêche du 16 novembre 2006). Autrement dit, le droit à la critique, ou plutôt l’usage effectif de ce droit est suspendu, provisoirement et tant que dureront les conditions assurément scandaleuses qui lui sont faites.

C’est bien là un point de concorde. Soutenir inconditionnellement la liberté de divulguer ses pensées ne peut pas impliquer, absolument parlant, de renoncer au droit à la libre critique. Sauf de manière provisoire, en attendant, et afin de protéger cette liberté fondamentale. Ainsi, la ligne de partage passe non pas autour des conditions absentes ou présentes, mais entre ceux qui soutiennent sans exprimer actuellement leurs critiques éventuelles, qu’ils se réservent de formuler ultérieurement, et ceux qui soutiennent en affirmant ici et maintenant leurs réserves effectives.

Ces deux positions, moins éloignées qu’il ne le paraît, ont chacune un coût élevé. Les intransigeants apparents (qui en réalité suspendent leur droit à la critique) diminuent fâcheusement le champ des adhésions en ayant l’air d’exiger que la suspension du second principe (le droit à la critique) emporte adhésion au contenu. Les transigeants apparents réduisent la valeur du premier principe (le droit d’exposer ses pensées) en ayant l’air de renoncer à celui-ci au motif de la sauvegarde du second ; en outre, cet apparent renoncement semble laisser un terrain ouvert aux assassins potentiels. D’où l’intérêt évident d’une réconciliation mutuelle – car la division profite aux extrémistes.

Tous peuvent se rassembler autour d’un soutien à ceux qui sont menacés de mort en raison de ce qu’ils écrivent de telle sorte que ce soutien à la liberté de communiquer ses pensées soit inconditionnel et suspende seulement provisoirement le droit à la critique. Une unanimité désirable serait ainsi retrouvée autour de la liberté d’expression et un vrai débat futur pourra rassembler dans un même espace public commun ceux qui adhèrent au contenu et ceux qui le rejettent. Un espace critique où le conflit des arguments remplacera celui des personnes. ¾ Amis de la liberté de penser, encore un effort si vous voulez être rationnels !

Jean-Jacques Delfour

 

Paru dans L’Arche, janvier 2007.