Hiroshima et Auschwitz (1)
L’expérimentalisme domine notre monde, jusqu’à l’égarement. Face au réchauffement climatique, des « scientifiques » ont songé à une géo-ingénierie atmosphérique : jeter dans la stratosphère au moins un million de tonnes de souffre, ce qui pourrait refroidir l’atmosphère, avec le risque de diminuer les moussons asiatiques et africaines puis, peut-être, une famine touchant des milliards d’individus. Qu’un tel risque soit seulement considéré comme « à prendre » signifie bien plus qu’une sorte d’immoralité foncière de ces « géo-ingénieurs ». Sans le savoir, ils sont les héritiers de ceux qui ont conçu et réalisé les deux massacres d’Hiroshima et d’Auschwitz.
Ces deux noms, malgré l’effort universel de les oublier, nomment les deux événements qui ordonnent notre monde. Leur signification commune est d’être à la fois des expériences et des faits historiques majeurs : des expériences techno-scientifiques qui sont devenues des faits créateurs d’histoire, celle de notre monde actuel.
Auschwitz – la Shoah – est un crime abominable ; c’est aussi une expérience de « purification » de l’espèce humaine dont le laboratoire général est l’Europe et qui s’est déroulée dans des micro-laboratoires d’extermination dispersés et discrets. Les Juifs d’Europe ont été le matériel humain direct de cet essai de purification biologique de la race humaine. Mais c’est tout le troupeau humain qui était visé par l’expérience nazie, conformément aux rêveries raciologiques du XIXe siècle et à un antisémitisme universel ou presque. Autrement dit, Auschwitz était partout. Les nazis n’ont fait que l’actualiser là où ils se trouvaient et avec les moyens chimiques, industriels et bureaucratiques du moment.
Hiroshima – le bombardement – est un essai nucléaire et en même temps un acte de guerre (un effroyable crime de guerre, d’ailleurs resté impuni : pas de Nuremberg pour Hiroshima) ; c’est-à-dire une expérience dans un très vaste laboratoire, dans lequel les habitants d’Hiroshima et de Nagasaki ont été le matériel humain direct de ces expériences. Après la guerre, 2000 essais nucléaires officiels ont eu lieu, répandant sur toute la planète des matières fissiles radioactives et dont les effets vont se faire sentir sur des milliers d’années. C’est toute la terre qui est devenue un laboratoire pour une expérience d’abord involontaire, sans protocole concerté. C’est donc toute l’humanité, et avec elle tous les vivants qui sont visés par l’expérience nucléaire toujours en cours, cela bien que la guerre nucléaire officieuse soit terminée et à peu près oubliée.
Ces deux événements inaugurent, à l’échelle du monde, notre histoire : à savoir la domination de l’expérimentalisme. Lequel est le principe du fonctionnement de la techno-science. Son credo est le suivant : rien ne peut échapper à l’expérimentation, tout ce qui est techniquement possible doit être réellement essayé. L’assassinat des Juifs d’Europe devait être tenté pour savoir si la race aryenne pouvait être purifiée et préservée. L’assassinat des civils japonais devait être essayé pour gagner la guerre du Pacifique ; puis les essais nucléaires devaient avoir lieu afin de savoir si la dissuasion était crédible (autrement dit la guerre nucléaire chez soi mais en petit pour qu’elle n’ait pas lieu chez l’ennemi en grand, c’est-à-dire partout ; moyennant quoi, elle a lieu partout mais discrètement, invisiblement).
L’expérimentalisme présuppose que la matière sur laquelle l’expérience exerce son pouvoir est indéfiniment disponible. La techno-science est née au XVIIe siècle, à une époque où l’infinité de la nature paraissait une donnée évidente, palpable, aussi frappante que l’impuissance humaine. Aussi, son projet de domination et de jouissance reposait sur un sol absolument stable, indestructible, encore divinisé mais surtout réellement intouchable. Pas besoin de défendre la nature ; c’est l’homme qu’il fallait protéger, dans une nature infinie.
Cet expérimentalisme a envahi tout le monde humain : l’espèce humaine, les vivants, l’école, la politique, l’économie, la procréation (le clonage), etc. Pas un vivant, pas un être, pas une chose, où que ce soit dans le monde, qui puisse échapper de droit à l’empire absolu de l’expérimentalisme. La Déclaration universelle des droits de l’homme est un chiffon de papier face à la puissance colossale qui s’est déchaînée dans Auschwitz, puis dans Hiroshima, aujourd’hui partout dans l’empire totalitaire de la techno-science. Cette Déclaration a été une tentative de délimiter un type d’être (les humains) qui devait échapper à l’expérimentalisme techno-scientifique ; son erreur a été d’espérer que le droit pouvait être autre chose qu’un outil mental de domination, d’ignorer la nature mondiale comme condition de vie de cet être, enfin de supposer que les humains étaient des êtres auto-suffisants.
Dans notre monde, devenu aujourd’hui un immense laboratoire techno-scientifique, est en cours une expérience de survie, au protocole indéfini : l’exploitation constante, sans aucune retenue, de la nature, aboutira-t-elle à la destruction totale de l’espace vital des hommes ? À partir de quel seuil de violence, au moyen de quels critères, avec quels signes de danger objectif, grâce à quels symptômes globaux, un commencement de changement aura-t-il lieu ? Quel événement global sera-t-il capable d’ouvrir une autre histoire collective, sachant qu’aujourd’hui, la conservation de la nature, consciente de sa finitude, est une partie minuscule de l’effort technique humain qui, actuellement, est massivement orienté selon le principe de la disponibilité infinie ?
Sans doute, puisque notre histoire humaine a besoin d’événement extraordinaire, grâce à une catastrophe nouvelle, inédite. Peut-être le réchauffement climatique ? À trois conditions cependant : qu’il soit la cause de millions de morts directes (y compris dans les pays riches et, en ceux-ci, dans les classes dominantes), qu’il soit conçu comme l’effet de l’activité humaine techno-scientifique incontrôlée, enfin qu’il soit tel que chacun puisse individuellement se sentir responsable d’un événement pourtant global, continuel et collectif, c’est-à-dire malgré son statut d’une minuscule pièce dans une immense machine techno-scientifique.
Ces trois conditions, physique, intellectuelle, morale, sont nécessaires
si une réaction significative, c’est-à-dire globale et individuelle,
doit pouvoir voir lieu. Une réaction non pas réactionnaire
; mais une réorientation de la techno-science vers la conservation
des richesses naturelles. Peut-être sera-t-il alors possible que
naisse un nouveau cosmopolitisme : pas seulement verbal, mais sensible
– ce qui suppose des catastrophes globales – et sur la conscience malheureuse
de la finitude de la nature.
Jean-Jacques Delfour
1. Publié dans La
Libre Belgique, vendredi 9 janvier 2009.