Des incendies compulsifs anesthésiques
La
Libre Belgique du 14 décembre 2005.
Une anthropologie ainsi qu’une histoire de la crémation délictuelle de voitures, pratique sacrificielle, ludique et probablement initiatique, restent à écrire. La voiture est un important objet cultuel. La dévotion automobilistique participe des valeurs de la société de consommation, l’abondance et la richesse « démocratisée », et elle relaye des mythes matériels modernes comme la liberté de se mouvoir, la continuité des désirs avec la technologie. Bref, la voiture est un monument sacré.
Les émeutiers profanent donc les objets communs du culte. D’un côté, « ils » continuent de révérer les machines sacrées, en les attaquant ; de l’autre, « ils » s’efforcent d’anéantir ces voitures qui narguent leur immobilité sociale et de souiller le monde qui leur est associé, inconscients du fait qu’« ils » abîment leurs quartiers et détruisent les voitures de leurs voisins ou amis. « Ils » n’agissent pas à proprement parler, mais accomplissent des opérations magiques, une sorte de rituel obscur, dans lequel les objets détruits sont des symboles et non des biens appartenant à autrui. Il n’y a là aucun projet politique. Pour les incendiaires eux-mêmes, leurs actes ne sont pas entièrement significatifs. À l’alexithymie dont souffrent souvent ces mineurs déscolarisés, s’ajoute une incapacité de donner du sens à leurs actes. Humeurs sans paroles ; actes sans signification.
Leurs actes sont délictueux, voire criminels, mais pas à leurs propres yeux, seulement pour ceux qui se réfèrent au droit civil et pénal (c’est au fond le même droit). « Ils » ont probablement le vague sentiment d’irriter les possédants et les puissants, la croyance et l’espoir de leur nuire. Tout cela en mêlant l’érotisme des incendies à l’analité des carcasses brûlées. « Ils » sont hors la loi mais seulement du point de vue d’autrui. Ces « actes » incendiaires sont des faits sociaux inconscients, entièrement déterminés par la condition sociale aliénée de ceux qui les « commettent ».
Au cœur de cette activité sans portée ni futur, à travers laquelle « ils » existent médiatiquement, « ils » ne songent qu’à se comporter selon l’unique mode qui leur a été assigné depuis plusieurs générations, c’est-à-dire mis hors-la-loi. Tels ont été traités leurs grands-parents et leurs parents, tels ils agissent eux-mêmes. Cette répétition fondamentale, et l’obéissance qu’elle recèle, sont cachées par l’apparence d’activité, de décision et de choix.
Ces pratiques incendiaires sont compulsives. Elles sont des passages à l’acte où les déterminations inconscientes prennent le pas sur les motivations de surface, elles-mêmes confuses. Depuis plus de quarante ans, les populations issues de l’immigration ont été hors-la-loi. Le régime colonial était déjà hors-la-loi : il soustrayait à l’ordre universel, des hommes auxquels étaient attribués au mieux des sous-droits, tandis qu’on exigeait d’eux, en particulier comme soldats, des devoirs sans contrepartie significative. Arrivés en France pour les besoins de la croissance économique, ils ne furent pas des travailleurs à part entière ; croupissant dans des bidonvilles, ils ont été étrangers au droit du travail. Exploités, puis en sur-chômage aujourd’hui, ils sont hors de l’ordre social fondé sur l’emploi, facteur d’intégration. Politiquement, ils sont des sous-citoyens, délaissés dans les égouts de la société, voués à la misère. Abandonnés dans les banlieues, mis au ban, stigmatisés, discriminés tant à l’embauche qu’aux loisirs, scolairement comme professionnellement, ils sont constamment mis hors-jeu. En ce qui concerne leur identité, ils sont aussi sans lieu propre ; « ici », on leur crache au visage qu’ils sont de « là-bas », tandis que « là-bas », on leur recommande de rentrer chez eux, en France, où ils sont nés, ont grandi, ont absorbé la culture et les traditions françaises. Déniés comme sujets de droits sociaux, politiques et culturels, ils sont hors du jeu de la culture, hors du marché du travail, hors de l’espace politique public.
Cette illocalité, ce nulle part qui semble caractériser la condition de ces populations « françaises » « issues » de « l’immigration », est philosophiquement positive ; elle pourrait devenir un cosmopolitisme, puissance de compréhension et d’élévation, projet réellement universaliste, véritable horizon du républicanisme. Mais cela requiert de la culture et du repos pour en prendre conscience. Précisément, à ces hommes, le droit d’être des sujets a trop souvent, trop continûment, été refusé. Toujours objets, toujours en position d’être des instruments, pure main d’œuvre, outils électoraux, déchets sociaux. Même aujourd’hui, où ils semble apparemment échapper au contrôle social, ils sont des instruments pour les ambitieux.
Du coup, venir leur tenir le discours de la Loi, c’est-à-dire l’obéissance juste, est presque comique. Qu’a-t-elle donc fait, cette loi, pour qu’ils soient dignes d’elle ? Précisément, les pratiques sociales et politiques ont relégué ces populations hors du champ protecteur et exigeant de la loi. Aux sacrifices nombreux qu’ils durent faire, aucune compensation sérieuse n’était assortie. Les représentants de la loi de la République les ont négligés, ont organisé leur abandon ; et « ils » sont sommés de respecter ce qui, politiquement comme socialement, les a niés ? Être tenu de se régler sur quelque chose qui vous nie : est-ce possible ?
Si le décès sans doute accidentel des deux jeunes a eu cet effet déclencheur, c’est peut-être parce qu’il a symbolisé la condition générale des immigrés et de leurs enfants ; poursuivis par la police, ils sont abandonnés à leur sort quand ils sont exposés à un risque de mort. La mort physique des deux garçons, brutale, sans auteur, a pu symboliser la mort sociale, lente, inexorable, sans coupables déterminés, de générations entières.
Il y a là une violence tant symbolique que réelle, et cependant invisible. En tout cas beaucoup moins visible, y compris pour les protagonistes, que les voitures incendiées. Paradoxalement, ces incendies sont d’excellents anesthésiques. Les vraies destructions sont bien plus nombreuses et plus anciennes ; ce sont des centaines de milliers de familles affaiblies par l’acculturation avant d’être brisées par le chômage ; des centaines de milliers d’enfant déscolarisés, sans terre et sans parents crédibles, sans foi ni loi, errant dans les non-lieux du ban général ; des liens sociaux, des solidarités, des repères, détruits sinon inactifs. Ces innombrables incendies, discrets, invisibles, permanents, privés de valorisation médiatique, sont bien plus graves que les quelques voitures détruites par le feu, leur nombre se mesurât-il par milliers.
Médiatiquement parlant, les carcasses de voitures ne manqueront pas de dissimuler ces banlieues de cendre, où, au terme d’une sorte d’expérimentation sociale qu’il conviendrait d’arrêter durablement, des générations immolées se consument dans un terrible gâchis. Une fois que les intellectuels se seront situés dans le champ médiatique, après que les déplorations savantes se seront tues, les pouvoirs « responsables » s’emploieront à faire revenir le « calme », c’est-à-dire la consomption lente et suffisamment invisible du tissu social des banlieues, en n’oubliant pas de renforcer la mise hors jeu réelle (couvre-feux, forces de police) et symbolique (aucune proposition politique crédible).
Il convient que ces quartiers se détruisent à bas bruit
: une braise latente pour un prochain embrasement utilisable politiquement,
une source sociale de peur et de fantasme, un leurre pour détourner
l’attention, un bas-fond d’intimidation : mi-enfer, mi-purgatoire social.
Pour une société dont la consommation est devenue l’unique
religion, il importe de conserver ceux dont l’apparente contestation
se contente de profaner des marchandises idolâtrées, c’est-à-dire
de consommer encore sur un mode simplement illégal. Toute déité
a besoin de diables qui confirment son pouvoir. Toute idole a besoin de
flammes pour briller davantage.
Jean-Jacques Delfour
Professeur de philosophie, Toulouse