L’internet, mer castratrice [1]

Il est politiquement incorrect de le dire. L’internet est pourtant nocif : il amplifie l’absence du monde induite par la télévision, dont il n’est qu’une variété développée. L’illusion de révolution technologique masque la réalité d’une régression infantile encore discrète. En effet, l’internet détruit la structure du signe, rend impossible l’éducation, propose l’éternité à la place de l’immortalité, aggrave l’inexpérience du monde, l’isolement des individus et l’infantilité de l’adolescent, assure une domination inapparente de la machine. La télévision immobilisait, l’internet castre.

J’appelle télévision l’ensemble psycho-technique qui va des machines à captation et à transmission jusqu’aux expériences de réception chez ceux que l’on nomme erronément des téléspectateurs. Un vrai spectateur vit une expérience dans laquelle il est emporté : une aventure, un voyage, immobile certes mais psychiquement mouvant, qui le laisse transformé, voire transi. Aucun transport, aucun transissement dans le spectacle télévisuel. Une masse de simulacres apporte au « télé-homme » des fragments miniatures, arrachés au monde, qu’il n’a plus qu’à consommer dans une posture d’apparente puissance, son pouvoir réel se limitant à un zapping aussi onaniste que stérile. Je crois voir au loin, là-bas, en une « télé-vision », mais je ne vois ici, à mon écran, que de minuscules morceaux prélevés, bricolés et transmis dans des conditions douteuses.

De même, l’internet n’est qu’une sorte de télévision : une pseudo vision à distance dans laquelle des simulacres électroniques sont apportées sur l’écran de l’ordinateur. À une différence près : l’apparence d’activité. Le zappeur semblait passif. L’internaute croit naviguer : il s’imagine choisir et décider. Mais cette navigation est illusoire et multiplement destructrice.

Ruine du signe. Le signe demande à renvoyer toujours à autre chose que lui-même, certes. Mais ce mouvement de renvoi n’est ni automatique ni infini. L’hyperlien ne cesse de renvoyer indéfiniment à un autre que lui-même, dans une absence manifeste de cohérence. Le champ des signes linguistiques est un réseau qui suit des logiques diverses mais compréhensibles (syntagmatique, paradigmatique, étymologique, historique, contextuel, etc.). Le fonctionnement des hyperliens est arbitraire, souvent trompeur, en tout cas, mécanique et incohérent, voire pervers. Un enfant, à la recherche d’une règle de grammaire, peut aboutir à un site pornographique ; un étudiant d’histoire à un site négationniste. Dans le rapport normal aux signes, c’est l’esprit qui accomplit la fonction de renvoi en interprétant le signe : il effectue le déplacement, lequel est la signification même ; dans l’internet, c’est le fabricant de la page qui fait les liens : l’usager, le zappeur à la souris, s’en remet à l’intention bénévole ou malivole du fabricant. Ainsi, le signe est vidée de toute puissance significative en s’effaçant lui-même, mécaniquement, au profit d’autres signes tout aussi évanouissants, sans lien « normal » entre eux, c’est-à-dire réglé sur une liberté herméneutique.

Empêchement de l’éducation. Celle-ci consiste à conduire hors de l’enfance, pour aller à la rencontre du monde réel, armé d’outils appropriés. L’affirmation ministérielle, dénuée de tout fondement et démentie en permanence, que la connaissance se trouverait dans l’internet et pas à l’École, a favorisé la croyance qu’elle gisait ailleurs, jamais ici, chez les autres, jamais en soi-même. N’y eût-il aucun Ubu pour divaguer de la sorte, l’infinité du réseau – des milliards de pages doit-on s’extasier – discrédite tout effort de constituer, dans son esprit, un viatique estimé infinitésimal. Quelle folie pourtant que juger son esprit à l’aune d’une grosse machine bricolée dont l’unité est seulement technique, la plus grande hétérogénéité régnant sur les contenus. La possibilité prochaine de transporter sur son téléphone portable un accès à l’internet rendra encore plus ridicule le moindre effort réel de connaissance.

Congédiement de l’événement. L’infinité virtuelle de l’internet accroît fâcheusement une illusion proprement adolescente : se croire éternel – désir qui semble s’étendre à tous, plus personne ne voulant vieillir. L’adolescent, qui désire conserver l’enfance sans ses inconvénients, peut trouver dans l’infinité virtuelle des milliards de pages, qu’une myriade de vies ne suffirait pas à parcourir, une sorte d’image, spéculaire mais objectivée dans la technologie, de son propre désir d’éternité. L’internet fournit une illusion d’éternité, mais comme réalisée. L’infinité objective du réseau est le pendant de l’éternité subjective de l’adolescent. Pourtant, l’enfant qu’il a été vivait dans l’ici et dans le maintenant, non pas dans l’ailleurs immatériel et factice des écrans – télévision ou internet, c’est le même néant. Précisément, sortir réellement de l’enfance, c’est affronter la réalité, dans des événements décisifs, dans des joutes réelles où l’on risque la gloire ou l’échec. Le mythe antique du héros disait cette figure de l’immortalité par l’action. Achille est connu de tous grâce à ces preuves d’amour et de courage ; mais l’enfant accomplit lui aussi des exploits certes mémorables seulement pour lui-même : chaque fois qu’il dépasse une difficulté jusqu’ici infranchie. Triompher d’un obstacle significatif pour soi, c’est faire événement dans l’histoire intérieure de sa vie. Travailler et œuvrer à une grande chose digne d’être transmise, c’est fabriquer de l’immortalité, familiale, sociale, politique, scientifique, etc. L’activité de dilution indéfinie dans l’internet, disséminée dans des gestes sans réalité, sans effet sinon minuscules, au sein d’un océan présumé infini, est une sorte d’éternité factice, stérile et lisse.

Raréfaction de l’expérience du monde. L’internet, c’est certes la disparition de la communication au profit d’une simple connexion, la perte de cette situation commune où sa propre parole et celle de l’autre s’articulent, se frottent et s’affrontent. Mais c’est aussi la substitution d’imageries fétichiques aux réalités auxquelles elles ne renvoient plus. Conséquemment, l’adolescent et avec lui l’homme technophile et jeuniste ne font plus l’expérience du monde en première personne. Leur inexpérience du monde s’accroît en même temps qu’elle devient invisible : elle est masquée par l’activité frénétique de l’internaute qui ne s’aperçoit même pas qu’il ne navigue nulle part.

Ainsi, englué dans une immobilité travestie en agitation connective, figé dans des prospections statiques, collé à des écrans irréels et fascinants, l’adolescent croit exister en tripotant son clavier et en stimulant sa souris. La télévision l’avait fixé dans une contemplation inconsciente de flots scopiques d’images réduites du monde ; l’internet lui ôte toute force réelle, toute capacité d’affronter la réalité : larve gigotant dans un désert de palissades colorées, épuisé avant que d’être, il régresse en somnolent dans une fœtalité arrangée par les machines en berceau mental. L’adolescent, dont l’esprit est connecté et la volonté castrée, est comme la cellule neuronale d’un immense cerveau technologique, petite partie d’une mère océanique, dans laquelle il peut s’assoupir en paix, délesté de son propre corps et de la réalité anguleuse du monde.

Jean-Jacques Delfour

Professeur de philosophie en CPGE Lettres et ESC



[1] Paru sous ce titre dans La Libre Belgique du 11 avril 2007.