Ce récit nous intime donc d’être des soldats, des résistants. Résister aux aliénations, rechercher les moyens disponibles et se mettre au travail, aller au combat. Voilà donc un beau programme. Tout semble se concentrer dans cette question : comment ? Ne faut-il pas avant demander pourquoi ? Dans les deux sens : pour quels motifs ? Dans quels buts ?
Il est difficile d’affirmer que tout ce discours incitatif et prosélyte est illusoire. Sans doute, ce sentiment d’être dépossédé ou d’avoir affaire à des forces nombreuses et hostiles n’est pas entièrement irréaliste. Le taxer d’illusoire pourrait même devenir une contribution à l’hégémonie de ces forces. Et pourtant, les notions utilisées impliquent des conséquences sur les formes de notre engagement. À commencer par le large crédit donné à ces concepts de colonisation ou de conditionnements psychiques. En un sens, ils favorisent l’emprise de pouvoirs qui peut-être n’en demandaient pas tant. C’est un des paradoxes du discours militant : en voulant mettre en alerte, il cautionne la puissance du danger à affronter tout en déterminant les formes de combat.
Ici, ce discours guerrier et militant recycle le mythe du duel, le mythe d’un face à face possible entre sa propre volonté et les forces ou les mécanismes de conditionnement. Cette héroïsation de soi masque opportunément le fait majeur que nous collaborons activement à tous ces mécanismes, que « nous y trouvons notre compte », que le discours du renoncement et de la résignation, qui présente des avantages nombreux, ne nous est pas, loin s’en faut, étranger, que la tutelle est finalement commode pourvu qu’elle soit discrète. – En réalité, nous collaborons à notre propre mise sous tutelle, à notre minorité intellectuelle, car nous y avons un intérêt secret, à savoir le soulagement du lourd fardeau de la liberté, la suspension de la tâche infinie et interminable d’être majeur (au sens intellectuel ; il est déjà si prenant d’être majeur au sens matériel).
De plus, cette fresque épique, dont nous nous plaisons à nous croire les combattants, si possible victorieux, repose sur un effet de discours. Parler de « colonisation » ou de « conditionnement », ou de tout autre notion analogue (propagande, endoctrinement, etc.), nous offre une position discursive de surplomb à l’égard des réalités sociales complexes dans lesquelles nous sommes à la fois immergés et, peut-être, finalement, pas si mal à l’aise. Certes la notion est confuse, mais elle englobe vaguement donc largement toutes sortes de dispositifs de pouvoir ; si bien que je peux m’imaginer à bonne distance du simple fait que j’intercale entre eux et moi cette notion, accessoirement convertible de surplomb en planche de salut. Mais si le concept en est vague, elle risque tout d’un coup d’être savonneuse.
C’est ici que vient la deuxième illusion, celle de l’urgence. En temps de guerre, l’action prime sur la réflexion. Une des difficultés majeures de l’urgence est précisément le préjugé de la supériorité du pratique sur le spéculatif. Cependant, le défaut de réflexion, l’absence de concepts adéquats à la situation et aux actions à entreprendre, peut évidemment conduire à un échec embarrassant. D’autant plus qu’il n’y a pas d’action sans théorie. Agir, en particulier résister, peut fort bien consister à ne pas faire ou à ne plus faire ce qu’on faisait habituellement ou auparavant. Je ne fais rien ou j’ai l’air de ne rien faire, mais c’est précisément parce que je ne fais pas ce qu’on m’ordonne de tous côtés que je suis en train d’agir éminemment.
La mythologie de l’urgence, associée
à celle du combat héroïque, peut avoir, il est vrai,
son efficacité idéologique, comparable à une sorte
de grand-messe rationaliste recyclant un grand récit collectif,
qui rassure, rassemble et nous donne l’illusion de tisser un front commun.
Il faut donc quitter cette illusion de l’urgence et donner toute sa place
à la spéculation intellectuelle. Plus les notions que nous
utilisons seront pertinentes et pointues, plus notre action, si action
il doit y avoir, sera efficace. Si nous utilisons des notions à
effet principalement psychique, c’est-à-dire narcissique et donnant
le sentiment d’un pouvoir interne sur nos représentations et nos
sentiments, nous risquons de convertir l’action politique en comédie,
voire en pantalonnade, comme, par exemple, la parade anti-fasciste de 2002[4].
Or, ici, précisément, cette idée de la liberté comme impératif catégorique fondamental bute sur une difficulté, qui provient de son rapport ambigu à l’histoire. Cet idéal contient l’affranchissement de tout contexte, de toute condition et ainsi de l’histoire elle-même, du passé comme du présent. Cependant, il est porté par une histoire dans laquelle des moyens culturels ont été – ou se sont trouvés – mis au service de la formation d’exemplaires concrets correspondants à l’idéal. D’où ce paradoxe : La norme du sujet souverain, qui nie d’être un résultat, est en même temps un produit culturel et historique. Autrement dit, la liberté, tant comme idéal que comme ensemble de pratiques, a une histoire. Nous connaissons mieux les aventures de la liberté, une histoire essentiellement hagiographique, c’est-à-dire la mythologie de la libération, que le problème mouvant des pratiques de liberté et du contexte historique de ces pratiques ; l’histoire sainte de la liberté nous est plus familière que son histoire concrète.
En quoi cette mythologie de la libération est-elle illusoire ? En ce que ce récit contient un autre récit : l’histoire d’une capture, d’une perte, d’une aliénation, telle que la liberté humaine, native et originaire, aurait été, à la suite de processus historiques, économiques, sociaux, aliéné par des mécanismes de répression[5]. Dans cette hypothèse, l’action appropriée consisterait à briser les outils répressifs pour que les hommes retrouve leur liberté et soient ainsi délestés de l’angoisse d’être dépossédés. Bien sûr, une telle notion n’est pas entièrement dénuée de pertinence ; par exemple, un peuple colonisé peut se libérer de son colonisateur. Mais cette « pratique de liberté » ne présage ni ne préjuge en rien des pratiques de liberté qui seront ensuite nécessaires pour que ce peuple puisse se constituer en unité politique et ainsi soit capable de déterminer des formes acceptables de vie politique.
Plutôt que de psalmodier
l’angélus de la libération, en attendant l’ange de la révolution,
il serait préférable de se pencher sur les pratiques de
liberté, c’est-à-dire sur les manières de rendre
mobiles les relations de pouvoir, sans qu’elles se figent dans des
rapports fixes, c’est-à-dire dans des rapports de domination. Puis,
ayant reconnu que ces pratiques de liberté s’accrochent à
des contextes ou des situations, déterminer les grandes structures
de ces situations. Comme l’histoire fait l’objet d’un déni majeur
dans la mythologie de la libération[6]
et du sujet moderne souverain, en raison du fait que la libération
est une sorte de recommencement, il est précisément pertinent
de tenter de faire cette histoire.
Cette émergence du sujet « souverain », d’une souveraineté assise sur des médiateurs techniques, n’a pas donné lieu qu’à l’effondrement présumé de l’obédience religieuse. Du côté moral et politique, les institutions juridiques ont pris le relais de la théologie et des dispositifs religieux de contrôle pour ce qui concerne l’organisation des relations sociales.
C’est l’autre grand projet de la modernité, qui éclaire surtout le xviiie siècle, et que l’on peut ranger sous la notion de projet cosmopolitique. Si la morale est limitée à l’individu et si elle est impossible à assumer personnellement[10], la politique supplée à cette impossibilité en ordonnant non seulement les conditions minimales requises d’une vie collective pacifique voire susceptible de donner lieu à une sorte de bonheur ou à la « vie bonne », mais encore les conditions par lesquelles une communauté se représente elle-même comme telle et se donne à elle-même des lois. Ce projet cosmopolitique culmine dans une philosophie universaliste des droits de l’homme, aiguillé par l’hypothèse que le républicanisme, à savoir un ordre politique formé de citoyens, c’est-à-dire de co-législateurs eux-mêmes soumis aux lois qu’ils déterminent, peut progressivement, à la faveur des échanges entre les nations et grâce au progrès général des connaissances, s’étendre à tous les peuples du globe terraqué[11]. Ainsi, le projet cosmopolitique définit ce que nous nous sommes donné le droit légitime de faire et d’espérer.
Ces deux branches constitutives de la modernité sont globalement cohérentes. À la légalité impersonnelle et découverte des lois scientifiques sur les corps naturels, répond la législation humaine, collective et inventée, des lois juridiques et politiques sur les êtres humains. Les hommes, libérés suffisamment des contraintes matérielles, peuvent s’accorder sur des manières collectives de vivre ensemble. Enfin, ces deux projets sont caractérisés par l’ambition de maîtrise, des corps naturels d’un côté, des consciences de l’autre.
Ces deux projets doivent pouvoir s’accorder selon le seul mode possible, à savoir la subordination du projet techno-scientifique au projet cosmopolitique. En effet, si les sciences et les techniques fabriquent du loisir, elles ne peuvent déterminer à quoi utiliser ce temps libéré. C’est donc seulement le projet cosmopolitique, messianique, ouvert sur un horizon de longue portée, qui peut orienter le projet techno-scientifique, lequel, donc, ne peut avoir que le statut de moyen.
Si l’on quitte le ciel adamantin des principes, que s’est-il passé dans l’histoire réelle ? Sans doute, à l’inverse de l’ordre normal et attendu[12], une subordination du projet cosmopolitique au projet techno-scientifique qui est lui-même passé d’une maîtrise et possession de la nature à un contrôle des sociétés. Ce contrôle a pris non seulement la forme des mécanismes disciplinaires[13], mais aussi celle du capitalisme qui soumet la production des biens et l’activité sociale à l’enrichissement maximal et personnel de quelques-uns. Le projet techno-scientifique a absorbé le projet cosmopolitique qui n’a resurgi, certes régulièrement, sous la forme d’une institution de plâtrage (SDN et ONU), qu’après les grands carnages (respectivement en 1920 et en 1948) et en manière de conduite magique collective de rassurement.
Le capitalisme est la vérité du projet techno-scientifique dans la mesure où il est le système de contrôle des corps et des consciences le plus vaste et le plus efficace (en tout cas que le « totalitarisme » politique du xxe siècle). Il est aussi la traduction seulement matérielle, économique, du projet cosmopolitique. La globalisation des échanges a remplacé le programme politique universel de communauté internationale fondée, non sur les échanges de marchandises et la concurrence, mais sur le désir de vivre bien et ensemble selon des lois élaborées en commun. Le capitalisme mondial vise plutôt à une destruction[14] des réglementations volontaires (des lois juridiques ou politiques) pour laisser la place unique aux lois sauvages du marché (des lois scientifiques, présumées « trouvées »).
Le capitalisme est aussi le renversement du projet cosmopolitique. En effet, celui-ci vise à constituer une communauté nationale d’abord, cosmopolitique ensuite, mais formée d’égaux. Cette égalité est non seulement un principe juridique mais aussi une donné sociale, donc intellectuelle (d’où l’École comme condition de la réalité de l’égalité des droits[15]) et matérielle (d’où l’action positive de réduction réelle des inégalités sociales). Le capitalisme n’a cure des inégalités ; l’enrichissement n’ayant de sens que relatif, l’inégalité de richesse est une nécessité absolue. La pléthore de théories tentant de justifier les inégalités matérielles, soit en accusant les pauvres d’être pauvres, soit en faisant croire que la poursuite de son seul intérêt est de toute façon bénéfique pour l’intérêt général, butent sur la contradiction foncière entre les intérêts privés et le bien public.
Le grand perdant de cette histoire est la moralité et, avec elle, peut-être la liberté. La moralité était soutenue par les dispositifs religieux et elle s’est apparemment effondrée avec eux. À vrai dire, elle a continué d’exister sous la forme collective et juridique de la vie politique organisée selon des principes légitimes et acceptables par tous. Mais la subordination du droit des personnes au droit des marchandises[16], corrélative du primat du pouvoir scientifique sur les normes morales et politiques, primat très sensible dans l’extension sans limites des biotechnologies, a déplacé l’exigence de morale vers le souci de satisfaire les désirs matériels sans se poser la question de leur qualité ni au regard de l’autre, ni à long terme. Plutôt qu’un hédonisme lui aussi mythologique, le grand souci contemporain, le désir devenu premier, n’est plus la liberté, mais la jouissance, la satisfaction narcissique de désirs dénués de moralité comme de politique, et insoucieux des conséquences. La liberté a changé de rôle : de fin qu’elle était, elle est devenue moyen pour un idéal de l’existence dominée par la satiété et la tranquillité béate et obèse[17] qui en est le résultat.
Dans le projet techno-scientifique, la liberté acquise était sans finalité déterminée ; il en de même dans le projet cosmopolitique. En effet, selon la philosophie des Lumières, qui a porté et défini ce projet, l’humanité « comme fin et jamais seulement comme moyen » est radicalement indéterminée. Cette infinité historique doit être postulée si l’on veut prendre au sérieux l’hypothèse ontologique de la liberté. Mais, concrètement, historiquement, n’importe quel idéal déterminé peut se substituer à l’indéterminité originaire et fondamentale de l’idée philosophique d’humanité. C’est bien ce qui s’est passé. Cette liberté « de philosophe » était trop vertigineuse ; on ne peut vivre dans une société sans disposer de normes humaines, de modèles d’homme. Le problème de la liberté philosophique est qu’elle consiste à poser que cet idéal n’a pas de figure déterminée. Aussi, ou bien telle société ou tel mouvement politique a imposé un modèle déterminé (donnant lieu à une domination manifeste) ; ou bien c’est l’opération de « se libérer des contraintes » qui est devenu le but, un but sans fin et sans visage. Invivable ou presque, la liberté conçue par la philosophie s’est dégradée en une fébrile activité de pouvoir qui rêve d’être domination, en un effort permanent et indéfini de libération.
Bien sûr, ce renoncement général aux pratiques de liberté, c’est-à-dire aux manières de rendre variables les relations de pouvoir, a été largement masqué par le recyclage permanent du récit collectif de la libération et par son épopée révolutionnaire. Du xviiie au xxe siècle, il ne s’est rien passé d’important qui ne se soit pas en même temps rêvé comme une révolution : Révolution française, révolution industrielle, Révolution de 1848, 1971, 1917, etc. Même le nazisme était une révolution, même le régime de Vichy. La puissance techno-scientifique n’ayant plus de guide, à savoir le projet cosmopolitique, il est devenu évident qu’il n’y avait qu’à la développer aussi loin que possible et disposer ainsi d’une puissance de plus en plus grande – assignable à toute fin qu’on voudra pourvu qu’elle soit de domination.
La pratique orgiaque de la
révolution est le pendant historique du mythe spirituel de la libération.
Celui-ci a servi de matrice pour la guerre, tantôt chaude, tantôt
froide qui a occupé la plus grande partie du xxe
siècle. Paradoxalement, les efforts destinés à conserver
la liberté ont consisté en un immense enrôlement de
toutes les forces vives des nations de part et d’autre du rideau de fer
; tandis que l’extension des pouvoirs technologiques et capitalistiques
fixaient dans les corps et dans toutes les choses, marchandises virtuelles
ou réelles, le schéma de l’asservissement à une volonté
impersonnelle. — Où en sommes-nous arrivés ?
Bien sûr, nous ne voulons presque rien savoir de cette armada docile de machineries diverses qui, dans l’ombre, œuvrent à rendre réelles nos volontés. Nous désirons que notre volonté soit pure ; nous exigeons que notre liberté soit sans compromission, sans dépendance, sans négociation – conformément à l’idéal de la modernité. Tout à la rêverie et à la construction d’un monde aussi technologique que possible, nous ne voyons pas que, exactement en même temps, nous accroissons nos dépendances aussi nombreuses que les machines et leurs serviteurs.
L’usage que nous faisons des machines a pour modèle politique non pas du tout la démocratie mais l’autocratie. Dans cette considération de la technique comme ensemble de moyens pour obtenir de la puissance, la machine est seulement un moyen en vue d’une fin qui est la domestication des forces naturelles : « la machine est un esclave qui sert à faire d’autres esclaves ». La technologie est en elle-même une politique d’asservissement au service de la liberté humaine. « Mais il est difficile de se libérer en transférant l’esclavage sur d’autres êtres, hommes, animaux ou machines ; régner sur un peuple de machines asservissant le monde entier, c’est encore régner, et tout règne suppose l’acceptation des schèmes d’asservissement »[18]. Par là même, nous ne voyons pas que nous abandonnons la prise en charge humaine et personnelle du problème politique pour un traitement technologique ou techno-scientifique de la question politique – traitement qui est à peu près sans exception, sauf locale et minuscule.
La rationalité technologique se manifeste partout. La guerre elle-même n’est plus l’effort de régler un différend au moyen d’un affrontement codifié, sur un champ de bataille qui a pour fin de devenir un terrain d’entente. Elle est devenue une mobilisation massive de tous les moyens sociaux disponibles, humains et technologiques, les hommes étant des machines de guerre animées au service d’autres machines de science et de métal. C'est-à-dire une vaste entreprise technologique.
Les outils technologiques sont par essence des outils de contrôle. Leur seul usage, même lorsqu’ils sont relativement grossiers, requière une obéissance au mode d’emploi. Les systèmes disciplinaires de l’âge classique se sont diversifiés. Les « savoirs pouvoirs »[19] se sont multipliés et fournissent clef en main des techniques de manipulation très efficaces. Psychiatrie, béhaviorisme, propagandes (non péjoratives avant 1940), consommation, « loisirs »[20], autant de formes de contrôle des corps et des consciences qui puisent leur méthode aux sciences ou aux technologies. D’une manière imprévisible, le capitalisme et les techno-sciences ont produit ensemble un traitement technologique du problème politique. Alliance visible dans le fait que, aujourd’hui, la source principale de normativité sociale est fournie par la techno-science[21].
Un coup d’œil certes très aérien sur lexxe siècle peut manifester une étrange communauté sous trois grands événements historiques : le nazisme, certes bref mais apocalyptique, le bolchevisme, certes long mais également apocalyptique, et le capitalisme ou l’ultra-libéralisme économique, certes encore plus long mais beaucoup plus vivable semble-t-il (cela dépend pour qui), assurément moins criminels que les deux autres. Quel est ce point commun ? Le fait d’abandonner la question politique, « comment vivre ensemble dans un monde commun », à une idéologie techno-scientifique, idéologie non au sens d’un système de mensonges mais au sens de vision du monde. Le nazisme passe pour délirant et nous ne cessons guère de le pathologiser ou de le mythifier (la bête immonde, etc.), malgré l’insistance de l’enquête historique à la fois sur la rationalité[22] de la pratique criminelle nazie et sur le caractère « scientifique » ou tenu pour tel d’une bonne partie des discours racistes qui ne sont aucunement l’invention des nazis. De même, le bolchevisme soviétique[23] a tiré ses principes intellectuels d’un avatar du matérialisme dialectique marxiste qui avait une prétention à la vérité scientifique. Il en est de même pour le capitalisme qui s’appuie, mutatis mutandis et nonobstant la variété relative des théories, sur une métaphysique de la main invisible qui ordonnerait spontanément l’ordre des choses en vue du maximum de bien-être pour le plus grand nombre, pourvu que chacun ne cherchât que son intérêt privé[24].
Certes, l’histoire concrète est infiniment plus complexe. Mais nul ne peut nier sérieusement que, ces trois grands événements historiques globaux sont caractérisés par un même abandon à l’idéologie du savoir technique, à l’idée que tout peut être réglé par la connaissance scientifique et ses prolongements technologiques. Nous avons là trois modalités, et trois échecs, d’une rêverie née peut-être à l’âge classique d’un contrôle techno-scientifique total des sociétés, contrôle appuyé sur des technologies de pouvoir qui présentent l’avantage de dépersonnaliser les opérations de domination.
Dans tous ces cas, majeurs quant à leur portée historique, le même volontarisme s’est mué en une extension progressive de la servitude, de telle sorte que les dominants sont eux-mêmes des rouages d’une administration quasi totale du monde humain et physique. Ainsi, la compréhension de la liberté comme volonté ayant les moyens réels de se satisfaire s’est concrétisée dans une libération perpétuelle qui implique fâcheusement une servitude permanente.
L’élément le plus déroutant ici consiste en ceci que la volonté agissante est devenue irresponsable des conséquences des actes accomplis. Sans doute, en raison du caractère impersonnel des médiations par lesquelles ma volonté passe pour se réaliser concrètement. Je n’ai pas inventé les outils technologiques qui assurent la réalisation de mes désirs dans le monde. D’une manière générale, l’abandon aux technologies emporte avec lui une déliaison de la liberté et de la responsabilité. Comme tous mes actes sont des déclenchements inconscients de séries mécaniques d’événements, série au bout desquelles se déroulent des effets qu’il n’est impossible de reconnaître comme miens, mon empreinte personnelle se retire des actes que d’autres rapports affirment comme miens via la causalité ou des règles juridiques (qui fixent selon un code arbitraire et variable les limites entre le mien et le non mien). À ceci près que cette frontière entre le moi et le non moi est flottante. Au profit de la jouissance, nous sommes incités à la repousser aussi loin que possible le long des enchaînements chosiques (ce qui présente l’intérêt capitalistique de renforcer l’impératif de consommation) ; tandis que, au regard de la responsabilité, nous avons tendance à la rétrécir autant que possible.
C’est là le paradoxe des technologies. D’un côté, notre être-au-monde, relayé par les outils techniques, semble pouvoir embrasser une infinité de choses et d’actions possibles ; tandis que, de l’autre côté, dans une rassurante déception, cette étreinte n’est jamais tout à fait réelle, elle saisit des nuages. Ou plus précisément des images. C’est là sans doute un aspect plus récent de la transformation de l’action : la responsabilité devient un élément iconique parmi d’autres, tous également éloignés de la position du spectateur. Comment serais-je responsable si je n’ai pas vraiment agi ? Ayant démarré une machine, puis-je dire que je suis l’auteur de ce qu’elle fait ?
En un sens, ce rapport d’implication dans les outils techniques innocents, rapport très ténu, disparaissant, est analogue à l’extériorité spécifique de l’attitude spectatorielle. Il faudrait ici analyser les effets de la télévision sur l’être-au-monde commun et individuel. Nous sous-estimons très largement la puissance des effets des flux iconiques télévisuels sur le rapport au monde[25]. Ces flux sont peut-être devenus les opérateurs essentiels d’une domestication[26] efficace des masses.
En deçà même de cette analyse politique, la télévision est une sorte de modèle théorique pour l’action à l’âge technologique. En effet, « la vision à distance » est dans le champ iconique le pendant de « l’action à distance » dans le champ des machines. Le monde, physique comme humain, matériel comme politique, est devenu une sorte de « télé-monde », disponible à distance pour un être humain télégénique, au sens de généré par la télévision, un « télé-homme » qui s’imagine constamment avoir aboli la résistance du monde au moyen des outils technologiques.
Alors même que le monde et les autres s’éloignent sans cesse davantage, le télé-homme que nous devenons progressivement croit dominer la réalité immédiate au motif qu’elle lui est donnée dans des enclos techniques, des espaces cellulaires de carcéralité technique. Pour croire cela, et donc s’imaginer ‘agir’ autant que ‘voir’ « à distance », malgré la distance, il faut oublier le maillage et l’interdépendance des technologies. Cet éloignement est soigneusement entretenu et il reçoit un soutien constant de tous puisqu’il contribue à rendre crédible l’irresponsabilité de la volonté.
Si bien que, aujourd’hui, en
même temps que nous réclamons une liberté ramenée
à une volonté sans frein, nous escomptons être enfin
débarrassés de toute responsabilité. Le monde techno-scientifique,
le « télé-monde » que nous construisons à
peu près sans nous en apercevoir, a la texture d’un spectacle d’où
nous pouvons nous croire en quelque sorte absents, tout entier absorbés
à la jouissance des images du monde ou bien au plaisir d’actions
minuscules, fine pellicule subjective personnelle que nous déposons
sur les choses. – Que faire, donc ?
On discerne bien la stratégie de récupération et donc, pour ainsi dire, de « monumentalisation », de l’institution juridique. Le droit, dans sa version jusnaturaliste, peut se présenter comme normatif puisqu’il parvient à s’attribuer comme son effet principal ce qui provient d’une autre source sans qu’on sache laquelle.
Ces divers mythes, celui du droit formateur et créateur d’une société d’égaux libres et se respectant mutuellement, celui de la morale impérative et productive d’une liberté intérieure, celui encore de la politique républicaine comme institutrice d’une humanité libre et responsable d’elle-même, celui enfin de la culture et du savoir comme fabricants une « émancipation intérieure »[30] indispensable à la réalité de l’émancipation extérieure, tous ces mythes présupposent d’un côté une volonté agissante et efficace et, de l’autre côté, une sorte de malléabilité de l’homme à sa propre volonté – ce qui ne va pas sans quelque paradoxe. Certes, sont vaguement admis des processus et des mécanismes, mais, grosso modo, tout passe sous le joug de la volonté – d’une manière d’ailleurs conforme à la compréhension de soi de cette liberté, une liberté qui se pense comme puissance soumise au moi.
Que l’on considère les pratiques de liberté ou les processus de libération, lesquels sont des pratiques de liberté particulières, leur point commun est que le « sujet »[31] y est actif. Peut-être dispose-t-il de modèles déjà formés, qui lui sont fournis par la culture ; mais il ne peut pas ne pas faire de lui-même un être libre, à ses frais.
Pourtant, devenir libre est aussi une expérience, une expérience de dessaisissement, dans laquelle le « sujet » subit un événement qui le constitue comme libre. Notre culture voue un véritable culte à la maîtrise, rendant à peu près inadmissible ou en tout cas étranger, archaïque, inassimilable, toute hypothèse d’une expérience par laquelle nous deviendrions, pour ainsi dire malgré nous-mêmes, des êtres libres.
Ces expériences ont pour
forme générale un micro récit, une série d’événements
psychiques, qui pourrait présenter trois moments. Un effondrement
intérieur, la découverte d’un indépassable ou de quelque
chose qui résiste à l’anéantissement, enfin non une
résignation mais un renoncement à l’intransigeance, une sorte
de « transigeance », qui forme un nouveau départ pour
une existence articulant la puissance de la négativité et
l’acceptation de la finitude. Voilà le schéma – qu’on peut
dire « initiatique » – de ces expériences capables de
rendre libres.
La difficulté est que la tentation du suicide, en tant qu’elle se rêve tentative, offre une jouissance assez grande pour que j’en oublie qu’elle ne se soutient qu’à être virtuelle. Cette jouissance n’est pas la puissance de vivre et d’inventer sa vie, puissance toute relative et limitée, conquise et exercée dans une négociation permanente avec d’autres puissances d’agir, dans des « pratiques de liberté », mais seulement la jouissance de dominer sa vie non quant à son essence ou son contenu mais en tant qu’existence factuelle, en tant que simple fait d’être.
Le danger de la tentation du suicide, qui en est aussi l’épreuve éthique, est que le sentiment de jouissance dépend d’une puissance qui est en fait un renoncement, une faiblesse : c’est en effet parce que je ne sais plus comment faire pour garder le contrôle de ma vie, parce que je ne sais plus la rendre créatrice, que je m’imagine une prise sur mon être par la possibilité de mourir. En même temps, maîtriser la condition factuelle de l’existence, la vie, c’est sans conteste posséder un pouvoir indirect sur l’existence humaine dans tous ses contenus et toutes ses expériences.
Comment se passe l’oubli que cette puissance apparente sur la vie n’est rien d’autre que le revers d’une impuissance ? La tentation du suicide est la plus petite liberté ; mais comme elle porte sur une condition sine qua non de la liberté, la vie, elle semble plus grande que toute liberté. L’enjeu dans la tentation du suicide est immense et je tiens cette immensité dans ma main, à portée de ma volonté : un choix émerge qui est celui de la vie ou celui de la mort ; la vie et la mort cessent d’être des possibilités externes mais apparaissent sur un même plan dans lequel ma volonté semble maîtresse des choses, maîtresse de moi-même ou plus précisément, c’est-à-dire ici réellement, de ce qui de ma liberté est la condition matérielle donnée malgré moi, à savoir la vie. La difficulté est que, quoiqu’il arrive, quoique je fasse ou que je tente, la vie demeure la condition de possibilité du choix de la vie ou de la mort : l’impuissance ne cesse pas parce que je supprimerais la condition de cette impuissance.
L’impuissance en question est radicale et n’appartient pas à l’homme parce qu’il aurait échoué ou parce qu’il aurait commis quelque erreur ; mais en ce qu’elle appartient à l’essence de mon existence : je dois dépasser la vie si je veux devenir libre, mais je ne dois pas oublier que la liberté dépend de la vie pour être ou exister. La liberté n’est pas qu’une idée : elle est aussi destinée à s’exercer donc à exister dans le monde. Or pour exister, il me faut être en quelque manière, donc être vivant.
Ainsi, dans l’expérience de la tentation du suicide, nous voyons qu’une liberté radicale se manifeste dans ce passage à la limite du « se faire mourir soi-même ». Cette liberté est une puissance, et une puissance de négation, c’est-à-dire la possession d’une possibilité non de se tuer mais de provoquer les conditions matérielles pour que son propre pouvoir-être vital soit anéanti. Mais cette puissance d’anéantissement n’est pas elle-même radicale ni absolue. Dans le passage à la limite de ce « faire venir à soi-même sa mort », une limite infranchissable est rencontrée et éprouvée : cette puissance n’est puissance qu’à ne pas être réalisée, cette puissance n’est disponible qu’à ne pas être exercée. Lorsque cette tentation débouche sur cette conscience expresse, alors la liberté est réellement obtenue puisque la conscience de cette indépassable limite est en même temps l’acceptation de soi-même comme vivant et comme ayant à construire sa propre existence sans se contenter de demeurer en vie.
La tentation est donc, possiblement[32], une épreuve initiatique lors de laquelle la liberté conquise conserve en elle-même la mémoire de sa condition indépassable de possibilité, à savoir sa dépendance vis-à-vis de permanence de la vie. Dans cette expérience, la liberté bute sur une résistance radicale, une altérité interne et constitutive de la liberté humaine, condition qui me relie à toutes les conditions externes de perpétuation de ma propre vie.
À savoir que la liberté
est en nous de telle sorte que nous ne sommes pas libres à son égard
: nous ne sommes pas libres ni vis à vis de sa survenue ni vis à
vis de sa structure et de la façon dont elle existe en nous. L’usage
de nous-mêmes que nous pouvons faire à partir de cette liberté
n’est libre qu’à la condition de renoncer à agir sur elle.
Car ses objets sont d’abord essentiellement des pensées (à
réaliser), donc telles qu’une domination en est possible, alors
que, considérée dans son existence, elle est précisément
de l’ordre de l’être : je n’ai pas la liberté, j’ai
à exister selon son mode. Afin d’être libre, il
faut être libre, donc renoncer à la possibilité
de décider d’être libre ou non (ce qui serait une sorte de
toute-puissance, faisant et défaisant à son gré son
être-libre propre[33])
; il ne nous est pas possible, à la fois, d’être libre
et de ne pas laisser exister cette liberté comme un mode
de notre être. Et pourtant, en même temps, cette liberté-là
n’est pas autre chose qu’une conscience de la différence entre être
comme vivre et être comme penser ; autrement dit, la conscience que
la possibilité de mourir par mes actes est une possibilité
mienne si et seulement si elle reste une possibilité ; et c’est
la mienneté reconnue de cette possibilité qui me libère
des contraintes de la vie.
Jean-Jacques Delfour