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Poétique du suicide et aménagement de l’espace
 

Soit le fait réel suivant, dont j’ai été témoin, dans une grande gare du sud de notre douce France. Dans un train bondé de vacanciers, soudain, une annonce : « Suite à une tentative de suicide, le train demeure à quai pour une durée indéterminée ». Une voyageuse, légèrement outrée, déclare : « Ils ne pourraient pas se suicider dans leur chambre ! »

Cette étrange parole, outre le souhait impatient que les souffrances soient masquées, esquisse l’aspect triplement transgressif du suicide. Rupture de la loi du vivant qui s’exprime dans le soin de la vie, dans la reproduction et la continuité. Refus de la société des hommes qui exige que chacun contribue au tout en produisant selon ses capacités. Enfin rejet de l’ordre social qui assigne chaque activité humaine à un lieu propre et chaque chose à un usage précis. En effet, le suicidaire utilise son énergie vitale pour se donner la mort ; il devient, par l’acte du suicide, une chose improductive, un cadavre ; il détourne enfin un objet technique de sa fonction : par exemple, un train, destiné au transport de voyageur, devient une machine à tuer.

La jeune voyageuse exprimait sa gêne et sa surprise (qu’ils se suicident, soit, mais dans les lieux prévus à cet effet – où précisément ? – et sans embarrasser personne) non pas tant devant la décision de se suicider, tenue sinon pour banale du moins pour acceptable, mais devant la contestation de l’ordre humain sous ces trois grands aspects, vital, social et technique. Ainsi, elle pointait involontairement les trois illusions radicales, séduisantes, qui constituent ce que nous appelons le suicide et indiquait par là même son triple échec.

Le suicidaire, croit-on, ne veut plus vivre. À vrai dire, il veut surtout cesser de souffrir, ce qui est un état positif, qui n’a de sens et de réalité qu’en étant vivant. C’est pour avoir appelé « vivre » ce qui en réalité aurait dû être nommé « souffrir » que le suicidaire peut croire qu’il ne souffrira plus lorsqu’il sera mort. La métonymie consistant à désigner un tout par une partie, le suicide est d’abord une opération métonymique, un jeu sur le signifiant.

Ce faisant, malgré cet aspect rhétorique, le suicidaire, poursuivra-t-on, se refuse bien à continuer de vivre. En réalité, il affirme la puissance de la vie à un point tel qu’il croit pouvoir utiliser la mort pour réaliser un état désirable de paix, lequel est l’objet véritable de son désir – qui s’imagine donc toujours vivant. Aussi, même dans le suicide comme acte volontaire de causer sa propre mort, la vie, paisible, est affirmée comme dépassant la limite de la mort (le suicide témoigne de la persistance culturelle de l’immortalité de l’âme et c’est sans doute la raison pour laquelle nous feignons de croire que se suicider a effectivement le sens que nous voulons lui donner).

Le suicidaire, objectera-t-on, ne veut plus produire : il conteste l’ordre social de la production et du travail, il devient une chose improductive. À vrai dire, son acte de contestation n’apparaît pas ou difficilement : il est réduit à un processus psycho-pathologique supposé, puis à une variation quantitative dans les statistiques de la SNCF et du ministère de la santé, à un cas parmi d’autres dans les traités des suicidologues professionnels, une vignette clinique dans les thèses de psychologie. Son existence et l’acte terminal s’éclipsent dans le grand mouvement des sociétés si bien qu’il n’en reste rien ou presque, une douleur incompréhensible parmi ses quelques proches et un sentiment de gêne, voire d’irritation, chez les quelques inconnus retardés dans leurs projets de voyages ferroviaires, une énigme chez ceux qui fabriquent du savoir avec la vie des hommes. Croyant se soustraire à la productivité générale, le suicidaire est finalement recyclé dans les techniques sociales cognitives de stabilisation qui résorbent l’inquiétude issue de telles « anomalies » ou en tout cas les classent (si un suicide fait époque, c’est parce que, d’emblée, il a été conçu et accompli comme un événement : des conditions herméneutiques et pratiques d’effectuation spéciales sont requises ainsi qu’une communauté capable de relayer pendant des années l’événement et une signification qui dépasse l’individu singulier : le suicide comme acte de propagande).

Certes, mais le suicidaire, insistera-t-on, détourne effectivement la machine, ici le train, et conteste ainsi la grande topologie sociale. Sans doute désobéit-il en effet à l’assignation générale des personnes, des choses, et des activités aux lieux prévus. Mais il n’est pas moins vrai que son acte devient un « incident technique ». L’usage de la machine pour se donner la mort fait de cet usage même un moment technique de l’histoire de cette machine. Son acte s’abolit en un micro-événement qui est doublement absorbé. D’abord de manière technologique, par exemple par une sorte d’aspirateur qui nettoie la voie afin de rétablir la circulation. Ensuite, par des technologies psychiques grâce auxquelles le traumatisme éventuel (du conducteur du train, des témoins sur le quai) sera suffisamment « exprimé » pour que chacun puisse reprendre sa vie normale. Purgation des affects, retour à l’ordre. La transgression topologique initiale, si elle conteste apparemment l’ordre social, convertit l’acte suicidaire en un désordre et la personne qui se suicide en une pièce défaillante qui doit veiller à être remplacée, comme un boulon défectueux qui songerait à s’autodétruire quand il le faut. Le suicide comme avarie sociale à réparer.

Ainsi, le suicide est un acte poétique : une invention verbale subtile fondée sur une identification confuse entre vivre et souffrir ; un acte révolutionnaire mais rhétorique : le refus de produire se réduisant à la destruction du sujet de la production ; un acte rhétorique politique mais trop bref pour ne pas demeurer idéal : la contestation des lieux et des fonctions est imaginaire et provisoire, elle n’évite pas la récupération sociale ni le recyclage symbolique en connaissance et en dispositif capable de déplacer ailleurs l’usage illicite (suicidaire) des objets techniques. – Oui, rhétorique, car le réel de la mort des suicidaires est irreprésentable ; ainsi, rien de ce réel ne vient perturber nos inventions discursives.

Le suicide est une figure de rhétorique prise au pied de la lettre. Si cette fiction est si crédible, c’est aussi parce que la vie est également du langage, la société un être dont la substance est du signifiant, l’espace social le résultat d’une topographie, c’est-à-dire d’une écriture qui circonscrit et délimite. C’est cette géographie vitale, sociale et technique qui rend possible la métonymie du suicide. Notre désir de ne jamais mourir et notre impossibilité foncière de nous imaginer morts finissent de la rendre séduisante.
Jean-Jacques Delfour
 

Jean-Jacques Delfour

Publié dans L'Humanité, 20 septembre 2008.