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On ne change pas une discipline par décret,
par Michel Fichant et Denis Kambouchner
 

LE MONDE (©)
09.02.01
 
 

LE «  mal français  » sévit encore, et il se niche dans les détails  : à preuve les programmes de philosophie pour classes terminales, inchangés depuis 1973. Un texte officiel daté du 31  août 2000 veut faire prendre à ces programmes un nouveau visage. Quoi de plus légitime, se dira-t-on  ? Au train où vont les choses, 1973, cela fait un siècle. Et cependant les professeurs tardent à marquer leur enthousiasme, et, bien plutôt, multiplient les critiques. Après plusieurs réformes avortées, va-t-on vers un nouveau blocage  ? C'est ce que craint Pascal Engel (Le Monde du 30  janvier)  : en persistant à refuser une évolution d'ailleurs «  fort timide  », les «  professionnels de la philosophie  » vont finir par se ridiculiser et «  scier la branche sur laquelle ils sont assis  »  : «  la philosophie en France ne s'en remettrait pas  ».

A l'échelle de la nation ou même du «  système éducatif  », l'affaire est bien entendu mineure. Elle n'en demande pas moins quelque attention. Et avant d'évoquer l'incompréhension des puissants, il eût été utile de fournir ici quelques précisions.

D'abord, il n'est pas vrai que, depuis 1973, tout changement des programmes de philosophie se soit heurté à l'hostilité du corps enseignant. En 1997, le projet élaboré sous l'autorité de François Dagognet et Marcel Lucien avait été favorablement accueilli, avant d'être rejeté comme trop timide (déjà) par le Conseil national des programmes présidé par Luc Ferry. Ensuite, Alain Renaut fut nommé (début 1999) à la tête du groupe technique disciplinaire de philosophie avec une mission précise et ambitieuse  : réviser la définition même de l'enseignement philosophique, de manière à en resserrer les contenus, à en préciser les exigences et à rapprocher la notation au baccalauréat de celle pratiquée dans d'autres disciplines.

D'emblée, sa propre idée fut d'ajouter à une liste d'auteurs élargie et à une liste de notions remodelée une courte liste de questions de nature à rapprocher l'enseignement en terminale de certaines discussions contemporaines. D'emblée aussi, la doctrine visant à imposer ces «  questions à ancrage contemporain  » rencontra de nombreuses objections, liées non pas à quelque défiance envers le «  contemporain  » comme tel, mais à la crainte d'une standardisation de l'enseignement philosophique, ramené d'autorité, pour tout ou partie, à l'exposition de problématiques prédéfinies.

Les programmes publiés le 31  août dernier n'ont pas désarmé ces objections. Réparties sous trois rubriques –  la maîtrise de la nature, droits de l'homme et démocratie, et religion et modernité  (?)  –, les «  questions  » choisies s'y trouvent formulées, sauf exception, de manière extrêmement restrictive (ainsi  : «  citoyenneté antique et citoyenneté moderne  : la question de l'esclavage  »  ; ou bien  : «  la question de la laïcité  : l'éthique et la croyance religieuse  »).

D'où le problème  : quelle part le traitement de telles questions, une fois rendu obligatoire, laissera-t-il à cette liberté intellectuelle faute de laquelle un enseignement supposé philosophique ne peut que tourner au pur catéchisme  ?

Enfin, le groupe technique restreint présidé par Alain Renaut n'avait pas manqué de procéder à des consultations et de publier ses avant-projets sur le site Internet du ministère  ; mais, avant publication du texte approuvé par le Conseil supérieur de l'éducation, il n'avait été procédé à aucune enquête générale auprès des professeurs de philosophie. La consultation de ces professeurs a été engagée a posteriori. C'est cette enquête qui a révélé de leur part, à l'égard du nouveau dispositif, une très importante et souvent très vive opposition.

Faut-il donc s'inquiéter en premier lieu, avec Pascal Engel, de l'image que la «  profession  » philosophique va ici donner d'elle-même  ? Il est trop clair d'abord que cette situation aussi tendue qu'embarrassante aurait pu être évitée par la mise en œuvre d'une approche moins abrupte et d'une méthode plus démocratique. Avec des préoccupations pour partie légitimes, la présente réforme garde les traces du style illustré par Claude Allègre  : annoncer des changements d'apparence séduisante, puis tenter de passer en force, sans trop s'arrêter ni au sentiment ni aux raisons des «  acteurs  ».

De fait, et bien que désignant dans l'exercice de l'argumentation «  le fondement même de la vie démocratique  », le texte publié reste plus qu'évasif dans la justification de ses propres choix. Observera-t-on que les «  questions à ancrage contemporain  » pourraient être de formulation plus limpide  ? Et que des pans entiers de la pensée contemporaine se trouvent omis –  fatalement  ?  – de la liste proposée  ? «  Du moins, s'énoncent-ils proprement comme des choix  »  ! Autrement dit, ce qui se présente comme discutable est de ce fait même soustrait à la discussion  : il suffira qu'«  à la faveur des renouvellements de la réflexion philosophique  », lesdits choix soient revus tous les cinq ans par l'instance compétente.

Un enseignement «  généraliste  » de la philosophie au lycée est, avec ses dimensions actuelles, une spécificité française, que certains considèrent comme un héritage du passé. Ils en jugent bien vite et trouveront contre eux, dans plusieurs pays modernes ou en reconstruction, un intérêt renouvelé pour cette forme d'enseignement.

Pascal Engel a toutefois raison sur un point  : dans des conditions générales que l'on pourrait rêver plus favorables, cet enseignement ne se maintiendra qu'en se renforçant. La seule question est de savoir par quels moyens.

Parmi ces moyens, on peut évoquer, outre une révision raisonnable des programmes, une meilleure préparation des élèves en amont de la terminale et un renforcement de la formation continue des enseignants. Mais imposer d'autorité aux professeurs des «  problématiques  » empruntées, exposer les élèves à un exercice de récitation de masse et laisser la définition scolaire de la philosophie, fût-ce en partie et pour cinq ans, aux bons soins de quelque penseur bien en cour, voilà qui ne s'appellerait pas renforcer cet enseignement, mais l'affaiblir ou le tuer.

Dès son retour Rue de Grenelle, Jack Lang a voulu y rétablir les droits du dialogue, les vertus de l'écoute et la nécessité de l'apaisement. Comment une confirmation à peine modifiée des programmes du 31  août  2000 s'accorderait-elle avec ce nouvel esprit  ? Comment n'aurait-elle pas l'allure d'un brusque retour en arrière  ?

Michel Fichant est professeur de philosophie à l'université Paris-IV.
Denis Kambouchner est professeur de philosophie à l'université Paris-I.