Notule bibliographique
Beckouche Pierre, Le royaume des frères. Aux sources de l'Etat-nation, Grasset et Fasquelle, ISBN : 2-246-61031-1
Pierre Beckouche est Professeur à l'université Paris I, dont il dirige l'URF de Géographie. Ses recherches en géographie économique, urbaine et régionale, l'ont conduit à collaborer aux travaux de l'OCDE et de la DATAR. Il est membre du conseil scientifique de l'ACI « internationalisation des sciences sociales » du Ministère de la recherche.
Voici un livre - dense, savant et souvent complexe -; dont le
point de départ pourrait ainsi se résumer : comment l'histoire
de l'Europe fera-t-elle pour passer de l'Etat-Nation à un ensemble
post-national ? Quels seront -; au regard des événements
issus de la Révolution française -; les principes fédérateurs
d'un agrégat privé de frontière ? Comment pourra-t-on,
enfin, y penser l'altérité - donc l'identité -; qui
furent les deux levains de l'histoire européenne ? Pour conduire
cette réflexion, Pierre Beckouche -; et telle est bien son originalité
-; mobilise les ressources et les méthodes de l'histoire, de l'anthropologie,
de la philosophie. Il y ajoute celles de la psychanalyse afin de comprendre
comment un individu (cet atome de l'Etat-Nation) est constitué par
la double pulsion qui le pousse, à la fois, à revendiquer
une identité tout en aspirant à une appartenance plus vaste.
Or, pour Pierre Beckouche, les Etats sont les individus de l'Europe. Depuis
deux siècles, ils ne cessent de conquérir leur autonomie
et, comme les individus, ils ne se satisfont pas des conséquences
de cette autonomie.
Analysés sous cette lumière, les débats
actuels sur la souveraineté ou le fédéralisme, sur
« l'Europe des patries » ou « l'Europe post-nationale
» prennent un sens nouveau. Jamais, par exemple, on n'aura mieux
analysé que dans ce livre la contradiction apparente entre l'exacerbation
actuelle du fait national (basque, corse, kosovar ou lombard) et l'avancée
de la construction européenne.
Notule de l'éditeur
Pierre Beckouche
Le royaume des frères
Aux sources de l'Etat-nation
Essai
La tâche des historiens devrait consister à atteindre une
formulation satisfaisante de la révolution moderne.
Qu'on en soit encore là peut légitimement étonner.
Louis Dumont, Homo Aequalis
Globalisation est sans doute avec amour, internet, papa et maman, le mot le plus prononcé dans le monde. En bonne place arriverait intégrisme, fragmentation ne serait pas loin. Si je dis : les Etats-nations sont remis en cause par la globalisation, la décentralisation et les autres formes de contestation des pouvoirs centraux, je suis sûr de recueillir l'assentiment d'un vaste lectorat . C'est pourtant ailleurs que je regarde. Dépassement des nations, certes ; mais étonnante résistance du fait national aussi, comme si la puissance des transformations socio-économiques ne suffisait pas à abattre le vieil édifice. Plus la technologie traverse les frontières, et plus le réflexe national paraît revivifié ; plus les échanges dessinent des réseaux transnationaux, et plus l'enracinement territorial devient une condition de la compétition. On a l'impression que la nation est d'un bois étrange que la mondialisation consumerait mal. Pour le moment, les Etats-nations continuent bel à bien à régir le monde. Le budget de la Commission européenne n'atteint pas la moitié de celui de l'Etat espagnol, on n'a jamais autant parlé du leadership des Etats-Unis en matière militaire, le monde a peur que la Chine s'éveille tout à fait, les nationalismes ont dévoré la Yougoslavie et sont même parvenus à s'imposer au tribalisme dans la grille des conflits africains. Or pour rendre compte de cette curieuse résistance, nous disposons de théories indigentes, que l'on peut ramasser en deux groupes : pour les uns la nation moderne, ou Etat-nation, est une construction politique volontaire, qu'on l'admire ou qu'on la voie comme la stratégie d'élites soucieuses d'aliéner les masses. Pour les autres, la nation est éternelle, ineffable, substantielle, fondée par le passé et non pas déterminée par la volonté. Constructivistes et substantialistes se renvoient la balle, mais sont aussi peu aptes à penser le dépassement du national.
1. Dépassement des nations mais résistance du fait national
L'Etat-nation dépassé, vulgate des sciences
politiques
La mondialisation est au moins vieille comme l'empire d'Alexandre. Sans
remonter aussi loin, certains auteurs critiquent un concept trop à
la mode, et rappellent que le taux d'exportation de nos pays était
plus grand il y a un siècle qu'aujourd'hui. Toutefois, la libéralisation
des échanges depuis la création du Gatt en 1947 n'est pas
contestable : les droits de douane des pays industriels sont passés
de 40 à 4 %, le commerce international a été multiplié
par 16 en volume. Un seuil a été franchi depuis une vingtaine
d'années : ce ne sont plus seulement les informations ou les marchandises
qui s'échangent, ni les marchés qui deviennent mondiaux,
mais la production elle-même : main-d'œuvre et investissements sont
devenus mobiles, le dispositif productif des entreprises est de plus en
plus souvent multinational (boom des investissements transnationaux depuis
le milieu des années 80 ). La multinationalisation ne se contente
plus d'être multidomestique, elle intègre fonctionnellement
des implantations appartenant à des espaces nationaux différents
(notion d'entreprise-réseau). Non seulement les entreprises s'internationalisent,
mais encore elles s'allient de plus en plus (notion de réseaux d'entreprises).
La délocalisation, dans laquelle on voit, en prenant le petit bout
de la lorgnette, la recherche de profit par l'implantation dans des pays
à bas salaires, n'est que la partie émergée d'un iceberg
qui s'appelle transnationalisation de la production, et se répand
d'ailleurs surtout entre pays développés. Les trois grandes
zones développées (ce qu'on appelle la triade : Amérique
du Nord, Europe occidentale, Asie orientale) sont reliées par des
échanges de toute nature qui constituent une économie synchrone
à l'échelle planétaire. Le système boursier
mondial qui fonctionne en continu (Tokyo puis Londres puis Wall Street
puis Tokyo...) fournit une bonne image de la révolution que constituent
les nouveaux moyens de télécommunication et la synchronisation.
Les entreprises transnationales assurent déjà plus du quart
de la production mondiale, proportion en constante augmentation depuis
le milieu des années 80. Et cette proportion ne tient même
pas compte des alliances entre transnationales ni des flux de sous-traitance
générés par ces grandes entreprises et qui font apparaître
comme nationaux des échanges locaux qui relèvent en fait
d'une logique globale. Nos images multi-nationales sont obsolètes
face à la transnationalisation des firmes ; si le tiers du commerce
extérieur mondial s'explique par des échanges internes aux
établissements de ces transnationales, que vaut même la notion
de commerce extérieur d'un pays ? Cette illusion cartographique
nous fait voir le monde en zones
nationales, là où il y a
des réseaux transfrontaliers.
Il n'est donc pas discutable que l'Etat-nation est remis en cause par
la mobilité des facteurs de production. Il l'est aussi par l'amoindrissement
du rôle de l'Etat, malmené par la disjonction entre production
et marché. Lorsque les populations d'un pays achetaient des produits
fabriqués par les entreprises du pays (situation, grosso modo, de
la phase keynésienne), il y avait une solidarité nationale
de fait ; l'Etat pouvait réguler l'ensemble dans un sens favorable
aux couches populaires car tout développement du marché national
profitait in fine aux entreprises du pays. Avec la globalisation, l'adéquation
disparaît : à quoi bon augmenter les salaires nationaux si
les salariés achètent des produits étrangers ? On
assiste même depuis une dizaine d'années à une course
de lenteur des Etats, qui redistribuent de moins en moins pour ne pas pénaliser
leur pays dans la concurrence internationale : le pays doit rester attractif
pour les capitaux extérieurs, ce qui se traduit par une moindre
pression fiscale et par une régulation salariale rigoriste - d'où
l'accroissement des inégalités sociales, l'impression de
nivellement par le bas de la protection sociale ; comme de surcroît
les budgets publics doivent être équilibrés, les dépenses
publiques sont moins généreuses, d'où la sensation
que l'Etat national ne pèse plus très lourd.
La mondialisation s'accélère selon un processus en boucle
qui n'a plus rien à voir avec la situation du début du xxe
siècle. Dans l'économie, il n'y a plus un marché mondial
et des productions nationales, mais un système productif lui-même
mondialisé car la production doit constamment s'adapter au marché
donc être présente dans les différents marchés
nationaux. Cette économie mondialisée interagit avec la sphère
culturelle, prise au sens large. Les normes qui se généralisent
ont en effet un versant culturel, qu'il s'agisse de normes de production
(la technologie comme ingrédient de base), de consommation (rôle
de la publicité et de l'image), de management (hégémonie
des notions de productivité et profitabilité) ou d'échange
(l'univers télématique). Ce développement à
la fois économique et culturel interagit à son tour avec
les préoccupations de protection, dont les logiques deviennent planétaires
: sécurité militaire, sécurité des réseaux
de télécommunication, défense de l'environnement,
sécurité alimentaire, épidémiologie (voir l'internationalisation
des virus du fait du trafic aérien).
Echange, complexité et intellectualisation (montée des
connaissances, place du logiciel, rôle central de la coordination)
sont au cœur de cette nouvelle culture, qui commence à donner du
crédit au concept limite de civilisation mondiale. Nous en sommes
évidemment très loin et je n'y crois pas moi-même,
mais le concept ne peut plus être écarté d'un revers
de main comme le fit Lévi-Strauss en 1952 dans Race et histoire.
A cet égard, un trait civilisationnel commun me paraît devoir
être relevé : l'urbanisation, dont la généralisation
jette un pont entre pays développés et pays en développement.
Plus qu'un changement géographique, c'est un processus créateur
de références communes à l'échelle du globe.
L'urbanisation déstructure les sociétés traditionnelles
assises sur une base agraire et unifie les sociétés nouvelles
du nord au sud, ne serait-ce qu'à travers des problèmes quotidiens
comparables (eau, transports, logement...). Le lieu de résidence,
le lieu de travail et le lieu de consommation ou de loisir n'ayant plus
de concordance spatiale, les repères géographiques se multiplient,
les déplacements font le rapport au monde, alors que la stabilité
géographique caractérisait la culture rurale encore prégnante
au début du siècle. La généralisation de l'urbanisation
fait entrer le globe en résonance, autour de la culture de l'information
et de l'organisation entendue comme art d'optimiser des relations multiples
et changeantes . Autre trait commun : la généralisation,
propre à la densité urbaine, du côtoiement des autres,
qui fait de la confrontation et de la protection des questions récurrentes.
S'il y a un trait distinctif de cette société mondiale (possiblement)
en émergence, ce ne serait pas CNN, ni McDonald's, ni Microsoft,
ni les multinationales ni internet qui en seraient l'emblème, mais
plutôt l'urbanisation - y compris d'ailleurs des populations qui
vivent à la campagne.
La contestation des Etats-nations vient enfin par le bas. La montée
des pouvoirs locaux traduit un souci de gérer des intérêts
au plus près, face à un Etat jugé trop éloigné.
La fragmentation peut aussi être tribale, explique un best-seller
américain, Jihad vs McWorld. Benjamin Barber consacre son
ouvrage à l'autodétermination identitaire pathologique (Jihad)
comme réaction à la globalisation (McWorld, dont le fer de
lance se trouverait dans l'industrie des médias en voie de concentration).
Il y décrit un monde pris entre l'anonymat homogénéisateur
du marché et la fragmentation tribale ou le « multiculturalisme
cancéreux ». Les multinationales sont antinationales, «
choice is ultimately to be between the local Ayatollahs and Coca-Cola ».
Dans cette confrontation les perdants sont la nation et la démocratie,
c'est-à-dire les valeurs. C'est la vision pessimiste d'un Américain
sensible à la dégradation de la place de son pays dans l'économie
mondiale. Vision surtout simpliste de la globalisation, ne serait-ce que
parce qu'elle ne signifie pas homogénéisation ni éradication
des sociétés nationales.
Plus de global et plus de national
Vue du côté des entreprises, la globalisation signifie
surtout la délicate tentative de maîtriser la diversité
(d'organisations, de pratiques commerciales, de produits, de règles
en tous genres) et d'essayer d'en tirer parti. Les tendances sont à
la fois à la standardisation des produits et à la
différenciation. La différenciation vaut pour les marchés
(observé dans le détail il n'y pas un marché mondial
mais des marchés mondiaux et encore beaucoup de marchés nationaux),
comme pour les organisations productives. Plus l'économie moderne
se déploie, concurrentielle et imprévisible, plus elle assoit
son efficacité sur des réseaux sociaux établis, serrés,
territorialisés, qui introduisent un peu de stabilité et
rendent possible l'ajustement permanent de l'organisation de la production.
Le paradoxe de la mondialisation est qu'elle suscite des « économies-territoires
» tressées par des relations humaines spécifiques et
des garanties de long terme. Olivier Mongin et Jean-François Bayart
défendent l'idée que la mondialisation provoque une résurgence
des cultures autochtones, où l'économie s'encastre dans la
culture et le social : il n'y a pas une économie abstraite et des
cultures revanchardes . La confrontation Est-Ouest avait enchâssé
la lecture du monde dans le simplisme binaire de la guerre froide ou, au
mieux, dans un simplisme ternaire (Ouest-Est-Tiers monde). Depuis la fin
de la guerre froide, il y a autant de littérature sur la diversité
des adaptations nationales au capitalisme que sur la globalisation. La
normalisation est une tendance, pas un fait acquis. Les systèmes
sociaux restent différents, les cultures managériales, le
degré d'ouverture au monde, le degré de solidarité
nationale, tout cela varie dans un camaïeu dont il est par ailleurs
difficile de dresser une synthèse intelligible mais dont on est
sûr qu'il ne se réduit pas à la généralisation
de Jihad localistes ni à McWorld. C'est la tension entre le global
et le local qui fait la période actuelle, pas la victoire de l'un
ou de l'autre. La confrontation différencie plutôt les sociétés,
avait prévenu Lévi-Strauss : la diversité des cultures
humaines est moins fonction de l'isolement des groupes que des relations
qui les unissent. Les sciences sociales parlent d'acculturation (Dumont),
d'hybridation (Shayegan), de réinvention de la différence
(Bayart), et posent une question importante : dans quelle forme politico-géographique
le « local » se donne-t-il dans l'ensemble ? Robert Reich,
qui fut ministre du Travail de Bill Clinton, répond : à mesure
que la signification de la technologie nationale, de l'entreprise nationale
et même de l'économie nationale au sens macroéconomique
du terme s'estompe, les particularités de la société
dans laquelle s'inscrit la portion « locale » de l'économie
globale prennent davantage d'importance. L'éducation, le niveau
de formation, la solidarité de cette société locale
- entendez nationale - sont les conditions d'une bonne insertion dans la
mondialisation.
On peut soutenir cette thèse paradoxale : les Etats-nations
sont à la fois malmenés par la mondialisation et confortés
par son effet différenciateur. Si le local se présente encore
beaucoup dans les habits du national, c'est parce que les Etats-nations
ne sont pas une simple trame cartographique. Pour faire comprendre qu'on
est là loin de la contingence, on peut mobiliser la notion de «
figure universelle » proposée par Louis Dumont et voir
dans l'Etat-nation la figure géopolitique universelle qui correspond
à l'idéologie individualiste moderne. C'est pour des raisons
structurelles, et pas conjoncturelles, que l'Etat-nation, né avec
la France révolutionnaire, est devenu le modèle politique
non seulement dominant du monde mais quasi unique. Après la deuxième
guerre mondiale, c'est au nom de l'émancipation nationale que s'est
menée la révolte contre les empires coloniaux. Les pays sous-développés
qui ont réussi leur développement depuis quarante ans sont
ceux qui ont mené des politiques publiques nationales vigoureuses
de protection de leur marché intérieur, pour mieux s'inscrire
ensuite dans les courants internationaux, et le cas échéant
en mobilisant un nationalisme sourcilleux (Corée du Sud, Taïwan,
Singapour...). Les jours de l'Etat-nation sont évidemment comptés,
Renan l'avait déjà dit, mais personne ne saurait dire si
cette survie se compte en années, en décennies ou en siècles.
Pour le moment, on compte de plus en plus d'Etats-nations sur la surface
du globe. Comme le souligne Yves Lacoste , l'Etat-nation est un modèle
de plus en plus revendiqué et c'est bien pourquoi les Etats pluriculturels
se disloquent.
Sur le plan économique, la tendance est à la mondialisation
c'est entendu, mais ayons conscience du point d'où nous partons
: celui d'une situation configurée par la « nationalisation
» des économies lors des deux guerres, de l'entre-deux-guerres
protectionniste, et de l'après-guerre keynésien. Certes le
commerce international a repris depuis les années 50, mais parallèlement
à la constitution d'économies nationales intégrées.
L'instrument en fut la dépense publique (budget de l'Etat et sécurité
sociale) qui a atteint dans les pays développés quelque chose
comme 45 % de l'économie nationale. Or les marchés publics
restent nationaux. Même dans l'Union européenne, la part des
entreprises étrangères dans les marchés publics progresse
grâce aux directives d'ouverture mais n'excède pas 10 %. Les
marchés nationaux dans leur ensemble restent déterminants.
Le Japon, dans lequel on voit le champion de l'exportation, n'exporte jamais
que le dixième de sa production de biens et de services. La proportion
n'est guère plus grande aux Etats-Unis. Même au sein d'une
zone aussi homogène que l'Amérique du Nord, le commerce entre
une province du Canada et les Etats-Unis est en moyenne vingt fois inférieur
au commerce entre deux provinces canadiennes . Entre la France et l'Allemagne,
le facteur est de un à sept. Même en Alsace, la facilité
des échanges économiques outre-Rhin est limitée par
un système juridico-administratif différent, par des codes
sociaux spécifiques, et un vocabulaire qui reste hors d'accès
pour les mots sophistiqués ; l'industrie alsacienne trouve le quart
de ses sous-traitants en Allemagne ou en Suisse mais plus de la moitié
en Ile-de-France ! L'étude de la mobilité réelle du
capital contredit l'opinion publique qui pense que le capital est avant
tout à la recherche d'une rentabilité maximale où
qu'elle soit. Les portefeuilles d'actions américains restent centrés
sur des valeurs américaines. L'argent ne connaît pas de frontière,
c'est bien connu, mais la bonne vieille communauté nationale d'intérêts
constitue une garantie non négligeable dans l'incertitude ambiante.
En outre, la globalisation n'est pas produite contre mais, à
certains égards, par les Etats-nations. La globalisation financière
date ainsi de la politique monétaire des Etats dans l'entre-deux-guerres.
La difficulté d'éponger la dépense inflationniste
de la première guerre provoqua des désordres monétaires
en Europe : les Etats européens, notamment l'Allemagne, devinrent
les grands débiteurs de la planète, les mouvements internationaux
de capitaux s'accélérèrent, les placements spéculatifs
sur le change des monnaies prirent la place des placements en père
peinard (bons du Trésor, emprunts russes). La globalisation financière
était née. Autre fait frappant, il n'y pas d'un côté
des pays recroquevillés sur eux-mêmes et protégés
par leurs pouvoirs publics, et de l'autre des pays ouverts au grand large
: dans l'ensemble, le degré d'exposition au commerce international
et l'importance de l'Etat dans l'économie du pays sont proportionnels.
En Belgique, en Suède ou aux Pays-Bas, la petite taille du marché
a poussé les firmes vers le grand large, et en retour l'exposition
à l'international a conduit l'Etat à augmenter la protection
sociale nationale ; en revanche au Japon ou aux Etats-Unis où l'ouverture
aux flux internationaux est moindre, l'intervention de l'Etat est moindre
aussi. Quant à elle, la globalisation industrielle ne révèle
nulle contradiction entre les transnationales et les Etats-nations : les
premières se nourrissent des seconds, qui leur prodiguent des politiques
publiques de long terme et de profitables différences fiscales.
Même les réseaux mafieux ont besoin des Etats pour exister
à leur marge judiciaire.
La territorialisation exhaustive, celle qui est au cœur de l'Etat-nation,
est le revers inéluctable de la modernité économique
: il faut contrôler les autoroutes, l'acheminement des matières
dangereuses, défendre l'espace contre les risques d'incendie ou
les risques technologiques. Plus l'échange prend d'importance, plus
il se développe selon des routes nouvelles et imprévisibles,
et plus la garantie est requise que la totalité du territoire
présente de bonnes conditions de sécurité. Les territoires
segmentaires, à géométrie variable, sont le fait d'économies
frustes et de sociétés limitées. Ne nous laissons
pas trop embarquer par la thématique des réseaux - pertinente
évidemment pour rendre compte des transformations, mais pas de toutes
les transformations et pas de toutes les réalités. C'est
l'articulation du réseau (transnational, souplesse et échappement
au contrôle) et de la zone (impératif de contrôle, logique
d'Etat-nation) qui est la problématique territoriale forte du temps.
La persistance du national est tout aussi frappante dans l'histoire
des idées politiques. Aucun penseur du xixe siècle
n'ignorait que le nationalisme était le mouvement dominant de son
époque ; néanmoins, relève Isaiah Berlin, jusqu'à
la première guerre mondiale on le supposait en déclin. Les
premiers chauvins fanatiques étaient vus comme des énergumènes
plus que comme des précurseurs : « au fond les rationalistes
et les libéraux, et bien entendu les premiers socialistes, ignorent
le nationalisme. Pour eux ce n'est qu'un signe d'immaturité . »
Marx et Engels ne voyaient dans la religion comme dans le nationalisme,
dont le terme même n'apparaît que dans les années 1890,
que des avatars tactiques de la bourgeoisie. La surprise des socialistes
devant les positions chauvines de la plupart des leurs lors des préparatifs
de la première guerre mondiale, marquera la prise de conscience
de l'erreur de la science politique de l'époque. La furie de la
guerre et l'effondrement de l'empire austro-hongrois vont laisser l'Europe
face à son énigme nationale. Et je ne suis pas sûr
qu'on ait vraiment progressé en ces heures de construction d'une
fédération européenne. Car le débat politique
sommaire entre ceux qu'on a pris l'habitude d'appeler les souverainistes
et leurs adversaires (ou se mêlent régionalistes, internationalistes
et pro-européens) a son pendant académique. Dans un savant
mélange d'analytique et de normatif, certains de nos meilleurs universitaires
inscrivent la disparition des nations. Dans son ouvrage à succès
La fin des territoires, Bertrand Badie annonce avec satisfaction
la fin des territoires nationaux, mais est obligé de reconnaître,
que ce soit à l'occasion de l'éclatement de l'URSS ou des
revendications identitaires ailleurs, que la « sacralisation des
frontières par les Etats redonne incontestablement des couleurs
aux territoires ». Que signifie au juste cette sacralisation
? Regrettant la « mort du sacré républicain »,
Alain-Gérard Slama prétend que la République avait
réussi à « sacraliser la synthèse des aspirations
démocratiques du peuple et de l'Etat souverain » - que
signifie donc son sacré à lui ? Qu'on le regrette ou qu'on
s'en félicite, relève Jean-Marie Guéhenno , «
la conscience d'appartenir à une communauté nationale reste
dans la plupart des nations européennes un sentiment fort, qu'aucune
argumentation fonctionnaliste n'a jusqu'à présent réussi
à vaincre, et le choix européen est rejeté chaque
fois qu'il est présenté comme une alternative au choix national
».
2. Carence théorique
Une évidence qui aveugle
Dans une livraison que la revue de géopolitique Hérodote a consacrée à la nation, le sociologue Robert Fossaert relève ce brouillard : la question nationale connaît une gloire mondiale, mais reste opaque, l'évidence apparente fait faire l'économie d'une théorisation. « La question nationale demeure brumeuse, la nature commune à toutes les nations reste imprécise, la question du déclin et du dépassement des nations relève plus d'une sorte de métaphysique politique que d'un jeu d'hypothèses stables. Bref, la question nationale reste à poser . » Ouvrant l'ouvrage de l'Ecole des hautes études, jean Baechler donne une explication bien syncrétique. La nation européenne serait née de la combinaison de cinq éléments : le passé objectivement partagé d'une communauté, car « il coule de source que les générations successives finiront par acquérir une histoire commune » ; l'existence du concert européen de nations, la nation ne pouvant naître seule ; la fragmentation structurelle issue de la féodalité et la tempérance par des contre-pouvoirs de la société hiérarchique traditionnelle ; l'individualisme, qui serait né de la désagrégation progressive de « l'instinct de communauté » à partir du xvie siècle ; la volonté de vivre ensemble, le contrat social s'appuyant sur les passions et l'intelligence délibérée de la communauté. Chacune de ces observations est sans doute exacte, mais on ne saurait en tirer une intelligence robuste d'ensemble. Du reste l'auteur se range à des métaphores : la nation aurait une « essence propre » (laquelle ?), elle serait un « corps chimique » - ne serait-on pas plutôt du côté de l'alchimie ? Comme l'observe Dominique Schnapper, une de nos spécialistes de l'identité nationale, « les illustrations de la confusion dans l'usage du mot nation sont nombreuses. Les savants américains ont ainsi tendance à appeler nation toute collectivité historique qui a gardé conscience d'elle-même : ils parlent de nation basque, de nation corse ou écossaise ; je préfère dans ce cas parler d'ethnie ». Ce qui ne dissipe pas beaucoup la confusion. Yves Lacoste est condamné au désarroi : « mais enfin, qu'est-ce qu'une nation ? »
Gil Delannoi renchérit : l'objet nation échappe à la théorisation car il serait « à la fois théorique et esthétique, artificiel et organique, universel et particulier, civique et ethnique, collectif et individuel. Devant la difficulté, les théories de la nation ne s'accordent pas et semblent se trouver devant une évidence qui aveugle, une certitude qui s'évapore ». Regroupons ces caractères en deux classes : la nation peut être vue comme quelque chose d'à la fois théorique, artificiel, universel et civique ; et à l'inverse comme une entité esthétique, organique, particulière et ethnique. Du côté de l'« artificiel », la construction volontaire, le jeu politique, le civisme. Du côté de l'« organique », l'anthropomorphisme, l'héritage de la terre des aïeux, la transmission intergénérationnelle. A l'universalisme de la France des Lumières, celle des droits naturels et des principes généraux auxquels doivent se soumettre les particularismes, s'oppose une conception de la nation qui exalte la singularité de chaque peuple, l'irréductibilité de sa culture et la substance de son ethnicité. Faut-il donc choisir ? Interrogeant le « malaise dans l'identification », Jean-Marie Guéhenno avoue l'impuissance théorique : « nous voici contraints d'admettre tout à la fois le caractère contingent de l'idée de nation et l'importance pour une communauté humaine de se bâtir une identité. »
Le dernier paradoxe proposé par Delannoi (« collectif et individuel ») relève d'un autre aspect des choses, celui des relations entre nations. La nation peut être vue comme un collectif évidemment, mais aussi comme un individu collectif, identifié face aux nations voisines, au sens où Michelet voit dans la Nation une personne morale. Doit-on considérer la nation dans son ordonnancement intérieur, ou au contraire comme un tout existant dans ses relations aux autres nations ? On pressent évidemment qu'elle doit se lire dans la corrélation du champ interne et du champ externe. Comme Tocqueville l'avait annoncé, les individus sont agrégés dans une individualité de masse supérieure qui les préserve de l'atomisation. C'est le mystère de la relation de l'individu au tout qui est ici effleuré. A cet égard, la nation, dans son acception moderne d'Etat-nation, présente une caractéristique troublante pour l'analyse : de toutes les morphologies sociales, pour parler comme Jean Baechler, elle est la seule à ne pas être fondée sur une architecture assignant à chacun sa place dans le tout, c'est-à-dire sur un ordre. Baechler répertorie comme morphologie, c'est-à-dire ce qui définit le « nous » le plus étendu possible, la famille, la tribu, la chefferie, le royaume, l'empire, la caste, la féodalité et la nation . Toutes sont par définition l'expression d'un ordre. C'est évident pour la famille ; c'est vrai du royaume, centré sur la personne du roi ; de l'empire, du fait de l'empereur et par ce qu'il suppose de relations hiérarchiques internes ; c'est tout à fait évident pour les castes, etc. Mais la nation suggère l'égalité interne, parce qu'elle est précisément fondée sur un Peuple, un collectif exhaustif ; et l'égalité externe, parce que les nations sont par nature égales en droit, chaque peuple fondant, approximativement, sa nation. Une égalité générale qui fait disparaître les aspérités, ce qui en fait un objet lisse échappant à l'intelligence et lui donne son apparence d'évidence aveuglante. Joël Roman résume : l'Etat-nation est le plus important des concepts politiques des deux derniers siècles, le plus tenace, mais aussi le plus impensé, « le grand impensé de notre tradition politique, soit qu'on le prenne comme pur donné, qu'il ne vaut pas la peine de chercher à interroger, soit au contraire qu'on le voue au dépassement sous l'emprise de la lutte mondiale de classes ou des exigences du marché international, comme l'on voudra ».
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