Pensées diverses écrites à un
docteur de Sorbonne
à l’occasion de la Comete qui parut au mois
de decembre 1680
AVIS AU LECTEUR
Il serait inutile d’exposer comment cette lettre m’est tombée
entre les mains. Je dirai seulement qu’apres l’avoir leüe avec beaucoup
d’attention, j’ay cru qu’elle n’étoit pas indigne de la curiosité
du public, et qu’on y trouveroit, je ne sai quoi de nouveau, qui serait
fort propre à desabuser entierement ceux qui persistent à
s’imaginer, que les Cometes presagent de grands malheurs.
On avoit tant travaillé sur cette matiere, et de tant de biais
differens, qu’il ne paroissoit pas possible d’y donner un nouveau tour.
Feu Mr. de Salo remarqua fort bien dans le Journal des scavans du 16 Fevrier
1669 qu’on fairoit tant de Discours sur la Comete qui paroissoit en ce
tems là, qu’enfin chacun en trouveroit qui lui seroit propre. On
en fit pour ceux qui ayment l’Astronomie: on en fit aussi pour ceux qui
ne prennent point la peine d’observer le Ciel, et qui ont pourtant de la
curiosite pour les nonveautes qui s’y passent. Les Physiciens se mirent
de la partie: les Beaux Esprils s’en melerent en faveur des Dames qui leur
demandoient ce qu’il faloit penser de tout cela. Ravis d’une si belle occasion
de faire paroitre, que leur talent ne se bornoit pas de faire des vers,
et des billets doux, ils trancherent des Philosophes, sans oublier pourtant
qu’ils avoient à faire au beau sexe, à qui on ne doit rien
presenter, qui ne sente son homme du monde. Cest pourquoi ils firent des
efforts incroyables, pour egayer la matiere, et pour la tourner galamment.
Il y en eut qui n’y reussirent pas trop bien; mais ce ne fut pas faute
de bonne volonté, ils eurent bonne envie de plaire, et d’instruire
en meme tems. Le mal est que la Republique des Lettres n’est pas un pays
où l’on se contente des bonnes intentions. Les Rieurs pour qui toutes
choses sont de bonne prise, ne manquerent pas de plaisanter sur les Cometes,
et sur les imaginations bizarres des Philosophes, et sur les terreurs paniques
du Peuple; on vit des Dissertations de cet air là. Les Astrologues,
de leur côté, ne manquerent pas de publier des predictions
raisonnées à leur maniere. La Comedie, qui se vante d’étre
le souverain remede des maladies de l’esprit, s’est enfin mise sur les
rangs, et a joué les Cometes avec la meme liberté, qu’elle
joue les autres choses. Qui croiroit apres cela qu’on ne se fust pas accommodé
à toute sorte de gouts et qu’on ne fust pas entré dans tous
les expediens capables de mettre le monde à la raison sur ce sujet
?
Il est pourtant vrai que le plus grand coup restoit à faire,
et c’est celui que l’Auteur de cette Dissertation a entrepris. Il y a un
tres grand nombre de bonnes ames à qui les raisonnemens les plus
subtils et les plus solides des Philosophes, sont aussi suspects que les
enjouemens de la Comedie. Il n’y a rien (disent-elles) qu’on ne puisse
tourner en ridicule, et fort souvent la verité se trouve plus propre
à y étre tournée que l’erreur. Pourquoi donc croirions
nous que tout ce que l’on dit ordinairement, sur les presages des Cometes,
sont des imaginations chymeriques, sous pretexte que les Comediens en ont
diverti le monde? Le meme Auteur qui plaisante sur notre pretendue credulité,
ne fairoit il pas bien, s’il vouloit, une aussi agreable Comedie sur l’incredulité
des esprits forts ? Pour ce qui est des Philosophes, ne sait on pas qu’ils
prennent à tache de reduire tout à la Nature, et qu’ils affectent
de se distinguer, par un caractere d’esprit, opposé à celui
qui prend volontiers les choses, pour des faveurs particulieres de la Providence
de Dieu ? Laissons les donc pousser tant qu’il leur plaira, des raisonnemens
difficiles à comprendre contre les pronostics des Cometes, et demeurons
à notre bien heureuse simplicité, qui nous fait avoir des
sentimens plus favorables à la bonté et à la misericorde
de Dieu.
Qu’on raisonne de son mieux avec des gens preoccupés de ces
pensees, on n’y gagnera jamais rien. Plus vos raisons de Philosophie seront
convaincantes, plus s’imaginera-t’on que ce sont des sublilités
inventées à plaisir, pour se jouer de la verité, et
pour embarrasser les bonnes Ames. Non seulement ce sont les pensées
d’une infinité de bonnes Ames, mais aussi d’une tres grande quantité
de gens, qui ne sont ni Devots, ni entetés de l’Astrologie: qui
rient dans l’occasion, qui se divertissent à voir tourner tout en
ridicule sur le Theatre, mais qui ne croyent pas que pour cela les choses
soient ridicules en elles-memes: qui d’ailleurs se persuadent qu’en se
soumettant, en depit de la Philosophie, à une opinion, qui établit
egalement le soin que Dieu a de chatier les Pecheurs, et celui qu’il a
de les appeller à la repentance, ils font une chose qui leur tiendra
lieu de vertu.
L’Auteur de cette lettre a sans doute fait reflexion sur cecy plus
d’une fois, puis qu’on voit que le fort de ses raisons est destiné
à combatre ceux qui pretendent se faire un merite devant Dieu, de
ce qu’ils ne deferent pas en cecy, aux lumieres de la Philosophie. Comme
c’est là leur fort, et leur principale ressource, l’Auteur ne pouvoit
mieux faire que de les en debusquer: et l’on peut dire qu’il n’y a point
de chemin plus droit ni plus seur, pour aller à eux avec avantage,
que de leur montrer, comme il a fait, que leur Prejugé choque la
Nature de Dieu dans ses plus nobles attributs. J’ay bieu Ieu de livres:
mais je n’avois pas encore veu qu’on se fust avisé d’attaquer les
erreurs populaires par cet endroit là, qui est proprement le jugulum
causae, et le veritable moyen d’abreger cette controverse. Car comme il
n’y a rien de pIus propre à multiplier les incidens d’un proces,
que de contester sur la validité d’un Acte, c’est avoir beaucoup
gagné que de convenir que l’on s’en tiendra à ce que portent
les termes de l’Acte. Vous voulez qu’on mette la Philosophie à part,
et qu’on ne juge des presages des Cometes que sur les idées que
la Theologie nous donne de la bonté, et de la sagesse de Dieu. Si
on vous dispute votre pretention, vous vous batrez toute votre vie sur
un Incident, jamais vous n’aurez terminé la question, s’il faut
juger du fond de l’affaire par la Philosophie ou par la Theologie. Mais
si on vous accorde votre pretention, vous voilà en termes d’accommodement,
ou du moins voilà un fort long embarras de Preliminaires oté.
Or c’est ce que fait cet Auteur, puis qu’il ne demande point d’autre
Juge que la Theologie, et qu’il veut bien se servir contre les presages
de la Comete, des memes armes de la pieté et de la Religion, desquelles
on s’est servi jusqu’icy en faveur de ces presages.
Je dis la même chose pour l’autre grand retranchement de l’opinion
publique, c’est-a-dire l’experience, dont on se glorifie beaucoup. Faites
voir par des exemples, et par des raisons solides, que deux choses peuvent
aller ensemble, sans que l’une soit la cause ou Ie signe de l’autre, à
peine vous ecoutera-t’on. Si vous pressez les gens de vous repondre, ils
vous diront, qu’il paroit bien que vous avez etudié, et que vous
seriez capable avec vos souplesses de Rhetorique, et de Philosophie de
prouver que le blanc est noir, mais que pour eux qui ne se piquent pas
de tant d’esprit, ils ne vont pas chercher tant de detours, qu’ils s’en
tiennent à l’experience. He bien, leur dit cet Auteur, tenons nous
y, ne disputons plus sur l’autorité de l’experience; voyons seulement
si elle fait pour vous, ou contre vous, je pretens qu’elle ne fait point
pour vous. C’est ainsi qu’il met ses Adversaires hors des gonds, et c’est
ce qu’on appelle, batre les gens jusques dans leur propre fumier.
Ces manieres m’ont fait concevoir bonne opinion de I’Auteur, et j’ay
cru facilement qu’un homme qui savoit si bien trouver le point de veüe,
et le noeud d’une difficulté, meritoit bien que l’ou publiast son
ouvrage. Si j’avais eu l’honneur de le connoitre, j’aurais pris la liberté
de lui donner quelques avis, avant que de le faire imprimer. Je l’eusse
exhorté à retoucher sa Dissertation, à se permettre
moins d’ecarts, à serrer un peu son stile, et ses pensées,
car il reconnoit lui-même qu’il se donne beaucoup de liberté,
parce qu’il n’ecrit que pour un Ami. Mais ne sachant à qui m’adresser,
je l’ay peu l’exhorter à rien. Sur cela j’ay été en
balance quelque tems. Enfin je me suis determiné à publier
cette Lettre, apres avoir meurement consideré, que toutes les digressions
de l’Auteur sont instructives, curieuses, et divertissantes; qu’il y en
a qui contiennent une morale fort fine, et fort sensée; qu’à
la reserve de quelques esprits Geometres, pour lesquels cet ouvrage n’est
point ecrit, les Lecteurs ne sont pas fachez qu’on les promeine de lieu
en lieu, pourveu qu’à l’exemple de cet Auteur, on les instruise
en chemin faisant, et qu’on les rameine au lieu d’où on les avoit
ecartez. Combien y a-t’il de gens d’esprit, qui s’ennuyent à la
lecture d’un ouvrage, qui resserre leur imagination en le tenant toujours
appliquée sur un même sujet? Qui est-ce qui n’ayme la diversité?
Quel plus grand charme qu’une Episode bien prattiquée ? J’ay donc
cru enfin que les digressions fairoient plus de bien à cet ouvrage
que de tort, et que le Lecteur qui se verroit toujours servi de quelque
trait d’histoire curieux, ou de quelque Reflexion de bon gout (non publici
saporis) ne regretterait pas d’avoir perdu de veüe la Comete, de tems
en tems. Je ne sai même si cet ouvrage n’aura pas une destinée
semblable à celle du Satyre et de la perdris de Protogene. Le Satyre
étoit proprement ce que le Peintre avoit eu en veue, la perdris
n’étoit qu’un accessoire: cependant les Connoisseurs s’arretoient
si fort sur la perdris, qu’ils ne regardoient presque point le Satyre.
Il pourra bien arriver aussi que ceux qui liront cette Lettre, trouvant
dans les digressions je ne sais quoi de plus vif, de plus libre, de plus
singulier, ne fairont cas de l’ouvrage, qu’à cause de ce qui y est
hors d’oeuvre.
Je sai bien qu’on me dira qu’il y a dans cette Lettre quelques passages,
qu’on trouve en une infinité d’autres livres: mais ce n’est pas
une affaire. Car outre que la nouvelle application d’un passage le peut
faire passer pour une nouvelle pensée, et qu’il faudrait condamner
presque toutes les citations, si on rejettoit comme des citations de contrebande,
celles qui ont été dejà faites; outre cela, dis-je,
il faut considerer que c’est icy un de ces livres, qui sont faits pour
le Peuple, et pour ceux qui ne font pas profession d’etudier. On sait que
les personnes de cet ordre n’ayant pas beaucoup de lecture pour l’ordinaire,
voyent pour la première fois, quand ils se donnent la peine de lire
un livre, les histoires les plus rebatues dont ce livre fait mention. Ainsi
on peut s’assurer, qu’il y a tel passage dans cette lettre, qui se trouve
en mille autres lieux, qui ne viendra pourtant à la connaissance
de ceux qui liront ce livre, que par le moyen de ce livre, et peut être
n’y viendrait il jamais, si ce livre n’en eust fait mention.
Ceux qui blament les Auteurs qui redisent ce que les autres ont dejà
publié, ne sont pas toujours fort raisonnables. Car que deviendroient
tant d’honnêtes gens curieux, qui pour rien du monde ne liroient
un vieux livre François; qui ne savent ni Grec, ni Latin, et qui
ne lisent que des livres fraichement sortis de dessous la presse, si on
n’osoit avancer aucune chose de ce qui a deja été imprimé
il y a 20, 30, 50, 80 ou 100 ans? N’est-il pas vrai que ces Messieurs là
qui meritent tant que les personnes d’etude travaillent pour eux, seroient
reduits à la necessité d’ignorer une infinité de pensées
et d’actions tres remarquables ? Il faut considerer de plus, que si un
Auteur n’osoit parler d’une chose des qu’un autre en auroit deja parlé,
il arriveroit necessairement qu’il faudroit ou ignorer presque tout ce
qu’il y a de beau, ou acheter tout ce qui s’est jamais imprimé,
ce qui est au-dessus des forces de la plus part des Curieux. Outre que
les matieres dont on traiteroit seroient denuées de mille beautez,
et de mille preuves dont on les illustre, en ramassant des choses qui sont
repandues en une infinité de livres. Apres tout il faut prendre
garde, qu’on ne fait pas imprimer des livres, pour apprendre aux scavans
de la volée d’un Scaliger, d’un Saumaise, d’un P. Sirmond, des secrets
dont ils n’ayent jamais oui parler: si cela étoit on aurait tort
de se servir de citations. Mais ce n’est pas pour eux qu’on fait des livres,
c’est à eux à en faire pour les autres: on en fait pour les
Demi-Scavans, et pour les Ignorans qui passent quelques heures à
lire, afin d’apprendre quelque chose dans leur loisir, ou en cherchant
à se desennuyer, ou en se delassant des occupations que leurs charges,
ou leur naissance leur imposent. Et pour ceux là qui doute qu’il
ne soit permis de se servir du travail d’autrui, pourveu qu’on ne s’approprie
point la gloire de l’invention ?
Quoi qu’il en soit des Auteurs qui se copient les uns les autres, dont
je ne pretens pas faire ici l’Apologie (car on verra bien tôt que
cet Ecrit n’est pas de ce genre là) je ne croi pas qu’il y ait personne
qui ne m’avoüe, que quand on fait un livre à I’usage de toute
sorte de gens, comme est celui cy, et sur un sujet comme des Cometes, dont
tout le monde est fort curieux de s’instruire, principalement lors qu’il
en parait, ou qu’il en a paru depuis peu, il n’y a point de danger de le
parsemer de quelques traits Historiques, car plus il est chargé
d’érudition, plus aussi apprend il des choses à un nombre
infini de gens, dont la curiosité est excitée, par le sujet
et par la qualité de l’ouvrage. Ceux qui écrivent en Astronomes
sur les Cometes ne pourroient pas se defendre par les mêmes raisons,
s’ils s’amusoient à citer quelques histoires, parce que leurs livres
sont si difficiles, et si pleins de cercles, et d’autres figures, qu’ils
font peur à ceux qui ne sont pas du métier. On a evité
toutes ces epines dans cette Lettre, et à peine y a-t’il quelque
chose que les Dames ne puissent comprendre assez aisement. Ce qui n’empeche
pas qu’il n’y ait quantité de choses pour les sçavans, et
en general une agreable diversité capable ou d’instruire, ou de
toucher, ou de faire naitre de nouvelles idées, de quelque profession
que l’on soit. J’espere donc que le public approuvera le dessein que j’ay
fait de faire imprimer cette piece.
Mais j’ay été confirmé dans ce même dessein
par une raison bien plus forte. J’ay seu de bonne part que le Docteur de
Sorbonne à qui cette Lettre a été ecritte y prepare
une reponse fort exacte et fort travaillée. Il serait fort à
craindre veu son indifference pour la qualité d’Auteur, qu’il ne
se contentast de travailler pour son Ami, si on ne l’engageroit en publiant
la lettre qu’il en a receüe, à faire part au public des belles
et savantes reflexions qu’il aura faites sur des points considerables;
comme sont la conduite de la Providence à l’égard des anciens
Payens: la question, si Dieu a fait des miracles parmi eux, quoi qu’il
seust qu’ils en deviendraient plus Idolatres: la question, si Dieu a quelquefois
etabli des presages parmi les Infideles: la question, si un effet purement
naturel peut étre un presage asseuré d’un evenement contingent:
la question, si l’Atheisme est pire que l’idolâtrie, et s’il est
une source necessaire de toute sorte de crimes: la question, si Dieu pouvait
aymer mieux que le monde fust sans la connaissance d’un Dieu, qu’engagé
dans le culte abominable des Idoles, et plusieurs autres sur lesquelles
un grand et savant theologien comme celui là, peut avoir des pensées
tres intstructives, et tres dignes de voir le jour.
Je m’estimerai fort heureux si je puis étre cause que le public,
âpres avoir veu par mon moyen les reflexions de l’Auteur de cet onvrage,
sur ces belles matieres, voye aussi celles du Docteur tant sur les memes
matieres, que sur les pensées de l’Auteur. On ne connoit jamais
bien la valeur d’un Paradoxe, qu’âpres que plusieurs scavans personnages
ont traité le pour et le contre[1].
Il est vrai aussi quelquefois qu’on la connoit moins âpres cela.
On n’y perd pas tout pourtant, car on connoit au moins les diverses veües
de ceux qui en ont parlé, ce qui augmente l’etendue de notre esprit.
Si cet Ouvrage avoit le bonheur de deraciner entierement de l’esprit
du Peuple, la peur qu’il a des Comètes, je ne m’en fairois pas un
cas de conscience, quoi que je ne sois pas du sentiment de l’Auteur, et
ce qu’il dit, qu’il ne faut jamais faire quartier au mensonge; car je tiens
au contraire qu’il y a des opinions fausses, que l’on ne doit pas tacher
de détruire, lors qu’elles servent d’un puissant motif à
la piété, et qu’on n’en abuse pas pour des profits sordides
et frauduleux. D’ou vient donc que je travaille à la destruction
de celle cy, dont l’avarice de personne nc peut abuser? C’est parce que
j’ay remarqué qu’elle est absolumemt inutile pour la reformation
des moeurs. Je n’ay pas pris garde que depuis que la comete a paru, les
Belles ayent eu moins d’envie d’avoir des Galans, et que celles qui aimoient
à s’ajuster de l’air le plus propre à les faire paroitre
jolies, ayent eu moins de soin de s’ajuster: les unes et les autres s’en
laissoient conter comme de coutume, jusques sur les lieux ou elles alloient
contempler cette terrible et menaceante Comete. Je n’ay pas pris garde
que ceux qui joüoient, ou qui allaient au Cabaret, etc., y aient renoncé
depuis l’apparition de ce nouvel astre. Personne, que je sache, n’a diminué
son train afin d’avoir de quoi nourrir plus de pauvres. Si quelques uns
se sont reduits à moins de dépense, afin de sauver une Terre
qu’on allait leur mettre en décret, je loue leur oeconomie, mais
ils me permettront de croire qu’ils n’ont pas fait un acte de penitence,
par la crainte des jugemens de Dieu denoncez par la comete. Ainsi l’on
peut desabuser le monde, de ses erreurs à I’egard de la Comete,
sans faire aucun préjudice à la Morale.
Je ne voudrois point d’autre raison pour dégrader les cometes
de la qualité de signes de la colere de Dieu, que de dire que ce
sont des signes qui ne menacent que d’une facon vague et confuse, qui n’est
à produire aurune veritable conversion, car un mal qu’on voit en
eloignement, ou par conjecture ne change pas notre conduite, comme il paroit
par l’exemple des jeunes gens, qui savent qu’ils mourront un jour, ou qui
songent qu’ils mourront peut étre dans peu de tems. En sont ils
pour cela plus prets à mortifier leurs passions ?
Enfin, pour ne rien dissimuler, je confesse qu’ayant veu dans les manieres
de l’Auteur, cet air libre que l’on se donne quand on ecrit à un
Ami, mais non pas quand on veut se faire imprimer; je me suis fait une
secrette joye de produire aux yeux du Public un Ouvrage qui representast
naïvement les sentimens de son Auteur. Il est rare d’en voir de cette
nature. Ceux qui ecrivent dans la veüe de publier leurs pensées
s’accommodent au tems, et trahissent en mille rencontres le jugement qu’ils
forment des choses. Je me suis rencontré diverses fois pendant mes
voyages avec des Autheurs qui avoient pension de l’État, ou qui
travailloient pour en avoir, et qui avoient publié plusieurs beaux
eloges du Gouvernement et des Ministres. Je n’avois garde de me demasquer
en leur presence, et je ne disois pas un mot sans y avoir pensé
plus d’une fois, craignant qu’il ne m’echappast quelque terme de liberté,
dont ils me fissent un crime de felonie. Mais je m’appercevois en peu de
tems, qu’ils se donnoient eux-memes la plus grande licence du monde, et
j’étois tout surpris qu’au lieu de trouver un Auteur, je tronvois
un homme qui parlait comme les apôtres. Mr. Pascal a raison de dire
qu’il y a des gens quai masquent toute la nature[2]. Il n’y a point de
Roy parmi eux, mais un Auguste Monarque, point de Paris, mais une Capitale
du Royaume. Ils sont toujours guindez jusques dans le discours familier,
de sorte qu’au lieu qu’on croyait trouver un homme, l’on est tout etonne
de rencontrer un Auteur. Mais il arrive aussi quelquefois, qu’au lieu qu’on
croyait trouver un Auteur, l’on est tout etonné de trouver un homme
qui a oublié les flateriez dont il a regalé les Puissances,
et qui parle tout autrement qu’il n’ecrit. C’est pourquoi pour la rareté
du fait, je n’ay pas voulu laisser echaper cette occasion de publier un
livre ou l’on parle comme l’on pense, d’autant plus que cet Auteur ayant
ecrit sans aucune raison d’intérêt, et sans menager tout le
monde, a revêtu, pour ainsi dire, les loüanges magnifiques qu’il
donne au Roy, du caractere qui fait le veritable prix d’un Eloge. Cette
circonstance suffiroit à un bon François comme moi, pour
procurer l’impression d’un livre.
LE LIBRAIRE AU LECTEUR
Ceux qui se souviendront de la Lettre à M.L.A.D.C. Docteur de
Sorbonne, contre les presages des Cometes, remarqueront bien-tôt
en lisant ce livre-ci, que ce n’est qu’une nouvelle edition de l’autre.
Mais il est bon qu’ils sachent, que cette nuvelle edition a été
faite sur une Copie plus correcte, et plus ample que la precedente, et
que le soin qu’on a pris de diviser cet Ouvrage en beancoup plus de Sections,
qu’il étoit auparavant, fait esperer que les lecteurs prefereront
cette seconde edition à la premiere, parce qu’ils pourront se reposer
où ils voudront, et commencer où ils voudront, sans etre
obligez d’attendre, où de chercher long-tems quelque bout.
Outre cela, l’on a pris la peine de traduire en François les
passages latins qui étoient dans la premiere edition; et par ce
moyen on croit avoir mis l’ouvrage en état d’etre plus agreable
à une infinité d’honnêtes gens, et de personnes d’esprit.
Ceux qui trouveront etrange, que l’on ait parlé de certaines
choses comme si elles étoient nouvelles, quoi qu’elles ne le soient
pas, et qu’on n’ait rien dit d’une infinité d’evenemes remarquables
qui sont nouveaux effectivement, sont priez de remarquer, que la datte
qui est à la fin du livre repond à toutes ces difficultez.
J’eusse bien souhaité, qu’au lieu d’une Copie du mois d’octobre
1681, on eust donné à imprimer une autre dattée du
mois de Septembre 1683. Car je ne doute pas qu’il n’y eust eu bien des
digressions qui eussent eu du raport à ce qui s’est fait dans l’Europe
ces deux dernieres années, et qui auroient fait valoir le livre:
mais je n’ai peu avoir autre chose que ce que je donne présentement.
Je souhaite que le Lecteur en soit satisfait.
Achevé d’imprimer le 2. Septembre, 1683.
NOTES
[1] Sic et credibiliora erunt quae dicentur, si prius disputantium
momenta recte expenderimus. Arist., de coelo, l. I, c. 10. [+ same quotation
in Greek]
[2] Dans ses Pensées diverses.
PENSÉES DIVERSES ÉCRITES A UN DOCTEUR DE SORBONNE
à l’occasion de la Comete qui parut au mois de decembre 1680
I
Occasion de l’Ouvrage.
Vous aviez raison, Monsieur, de m’écrire que ceux qui n’avaient
pas eu la commodité de voir la Comete, pendant qu’elle paraissait
avant le jour, sur la fin de Novembre et au commencement de Decembre, n’attendraient
pas longtems à la voir à une heure plus commode; car en effet,
elle a commencé à reparoitre le 22 du mois passé,
dés l’entrée de la nuit; mais je doute fort que vous ayez
eu raison de m’exhorter à vous écrire tout ce que je penserois
sur cette matiere, et de me promettre une repense fort exacte à
tout ce que je vous en ecrirois. Cela va plus loin que vous n’avez cru:
je ne sai ce que c’est que de mediter regulierement sur une chose: je prens
le change fort aisement: je m’écarte trés-souvent de mon
sujet: je saute dans des lieux dont on aurait bien de la peine à
deviner les chemins, et je suis fort propre à faire perdre patience
à un Docteur qui veut de la methode et de la régularité
partout. C’est pourquoi, Monsieur, pensez y bien: songez plus d’une fois
à la proposition que vous m’avez faite. Je vous donne quinze jours
de terme pour prendre votre derniere résolution. Cet avis et les
voeux que je fais pour votre prosperité dans ce renouvellement d’année
sont toutes les etreines que vous aurez de moi pour le coup.
Je suis votre, etc.
A.., le 1 de janvier 1681.
II
Puis qu’après y avoir bien pensé, vous persistez à
vouloir que je vous communique les pensées qui me viendront dans
l’esprit en meditant sur la nature des Cometes, et à vous engager
à les examiner regulierement, il faut se resoudre à vous
écrire. Mais vous souffrirez, s’il vous plait, que je le fasse à
mes heures de loisir et avec toute sorte de liberté, selon que les
choses se présenteront à ma pensée. Car pour ce plan
que vous souhaitteriez que je fisse dés le commencement, et que
vous voudriez que je suivisse de point en point, je vous prie, Monsieur,
de ne vous y attendre pas. Cela est bon pour des Auteurs de profession
qui doivent avoir des veües suivies et bien compassées. Ils
font bien de faire d’abord un projet, de le diviser en livres et en chapitres,
de se former une idée generale de chaque chapitre et de ne travailler
que sur ces idées là. Mais pour moi qui ne pretens pas à
la qualite d’Auteur, je ne m’assujettirai point, s’il vous plait, à
cette sorte de servitude. Je vous ai dit mes manieres: vous avez eu le
tems d’examiner si elles vous accommoderaient: âpres cela si vous
vous en trouvez accablé, ne m’en imputez point la faute, vous l’avez
ainsi voulu. Commençons.
III
Que les presages des Cometes ne sont appuyés
d’aucune bonne raison.
J’entens raisonner tous les jours plusieurs personnes sur la nature
des Cometes, et quoi que je ne sois Astronome ni d’affect ni de profession,
je ne laisse pas d’étudier soigneusement tout ce que les plus habiles
ont publié sur cette matiere, mais il faut que je vous avoue, Monsieur,
que rien ne m’en parait convaincant, que ce qu’ils disent contre l’erreur
du peuple, qui veut que les Cometes menacent le Monde d’une infinité
de désolations.
C’est ce qui fait que je ne puis pas comprendre comment un aussi grand
Docteur que vous qui, pour avoir seulement predit au vray le retour de
notre Comete, devrait étre convaincu que ce sont des corps sujets
aux loix ordinaires de la nature et non pas des prodiges, qui ne suivent
aucune regle, s’est neantmoins laissé entrainer au torrent et s’imagine
avec le reste du monde, malgré les raisons du petit nombre choisi,
que les Cometes sont comme des Herauts d’armes qui viennent declarer la
guerre au genre humain de la part de Dieu. Si vous étiez Predicateur,
je vous le pardonnerais, parce que ces sortes de pensées étant
naturellement fort propres à étre revetues des plus pompeux
et des plus pathétiques ornemens de l’éloquence, font beaucoup
plus d’honneur à celui qui les debite et beaucoup plus d’impression
sur la conscience des Auditeurs, que cent autres propositions prouvées
demonstrativement. Mais je ne puis goûter qu’un Docteur qui n’a rien
à persuader au Peuple et qui ne doit nourrir son esprit que de raison
toute pure, ait en cecy des sentimens si mal soutenus et se paye de tradition
et de passages des Poetes et des Historiens.
IV
De l’autorité des Poëtes.
Il n’est pas possible d’avoir un plus mechant fondement. Car, pour
commencer par les Poëtes, vous n’ignorez pas, Monsieur, qu’ils sont
si entêtez de parsemer leurs Ouvrages de plusieurs descriptions pompeuses,
comme sont celles des prodiges et de donner du merveilleux aux aventures
de leurs Heros, que pour arriver à leurs fins ils supposent mille
choses étonnantes. Ainsi bien loin de croire sur leur parole que
le bouleversement de la Republique Romaine ait été l’effect
de deux ou trois Cometes, je ne croirais pas seulement, si d’autres qu’eux
ne le disaient, qu’il en ait paru en ce tems là. Car enfin il faut
s’imaginer qu’un homme qui s’est mis dans l’esprit de faire un poëme
s’est emparé de toute la Nature en même temps. Le Ciel et
la Terre n’agissent plus que par son ordre; il arrive des Eclipses ou des
Naufrages si bon lui semble; tous les Elements se remuent selon qu’il le
trouve à propos. On voit des armées dans l’air et des Monstres
sur la terre tout autant qu’il en veut; les Anges et les Démons
paraissent toutes les fois qu’il l’ordonne; les Dieux mêmes montez
sur des machines se tiennent prêts pour fournir à ses besoins
et comme, sur toutes choses, il luy faut des Cometes à cause du
prejugé ou l’on est à leur égard, s’il s’en trouve
de toutes faites dans l’Histoire, il s’en saisit à propos; s’il
n’en trouve pas, il en fait lui même et leur donne la couleur et
la figure la plus capable de faire paroitre que le Ciel s’est interessé
d’une maniere tres distinguée dans l’affaire dont il est question.
Apres cela qui ne rirait de voir un tres grand nombre de gens d’esprit
ne donner, pour toute preuve de la malignité de ces nouveaux Astres,
que le terris mutantent regna Cometen de Lucain; le regnorum eversor, rubuit
lethale Cometes de Silius Italicus; le nec diri toties arsere Cometae de
Virgile; le nunquam terris spectatum impune Cometen de Claudien et semblables
beaux dictons des Anciens Poëtes ?
V
De l’autorité des Historiens.
Pour ce qui est des Historiens, j’avoue qu’ils ne se donnent pas la
liberté de supposer ainsi des Phenomènes extraordinaires.
Mais il paroit dans la pluspart une si grande envie de reporter tous les
miracles et toutes les visions que la credulité des Peuples a autorisées,
qu’il ne serait pas de la prudence de croire tout ce qu’ils nous debitent
en ce genre là. Je ne sai s’ils croyent que leurs Histoires paroitroient
trop simples, s’ils ne meloient aux choses arrivées selon le cours
du monde quantité de prodiges et d’accidens surnaturels; ou s’ils
esperent que par cette sorte d’assaisonnemens qui reviennent fort au goût
naturel de l’homme, ils tiendront toujours en haleine leur Lecteur, en
lui fournissant toujours de quoi admirer; ou bien s’ils se persuadent que
la rencontre de ces coups miraculeux signalera leur Histoire dans le temps
à venir; mais, quoi qu’il en soit, on ne peut nier que les Historiens
ne se plaisent[1] extrêmement à compiler tout ce qui sent
le miracle. Tite-Live nous en fournit une forte preuve, car quoi que ce
fust un homme de grand sens et d’un genie fort elevé et qu’il nous
ait laissé une Histoire fort approchante de la perfection, il est
tombé neantmoins dans le defaut de nous laisser une compilation
insupportable de tous les prodiges ridicules que la superstition Payenne
croyoit qui devaient étre expiez, ce qui fut cause, à ce
que disent[2] quelques uns, que ses ouvrages furent condamnés au
feu par le Pape St Grégoire. Quel desordre ne voit on pas dans ces
grands et immenses Volumes, qui contiennent les Annales de tous les differens
Ordres de nos Moines, où il semble qu’on ait pris plaisir d’entasser
sans jugement et par la seule envie de satisfaire l’émulation ou
plutot la jalousie, que ces Societez ont les unes contre les autres, tout
ce que l’on peut concevoir de miracles chymeriques ? Ce qui soit dit entre
nous, Monsieur, car vous savez bien que pour ne pas scandaliser le Peuple,
ni irriter ces bons Peres, il ne faut pas publier les defauts de leurs
Annales, nous contentant de ne les point lire.
Je m’etonne[3] que ceux qui nous parlent tant de la sympathie qu’il
y a entre la Poesie et l’Histoire, qui nous asseurent sur la foy de Cicéron
et de Quintilien que l’Histoire est une Poesie libre de la servitude de
la versification, et sur le témoignage de Lucien que le vaisseau
de l’Histoire sera pesant et sans mouvement, si le vent de la Poesie ne
remplit ses voiles; qui nous disent qu’il faut étre Poete pour étre
Historien et que la descente de la Poesie à l’Histoire est presque
insensible, quoi que personne n’ait entrepris jusques icy de passer de
l’une à l’autre, je m’étonne, dis-je, que ceux qui nous apprennent
tant de belles choses, sans savoir[4] qu’Agathias a été successivement
Poete et Historien et qu’il a cru par là ne faire autre chose que
de traverser d’une patrie en une patrie, n’ayant pas appréhendé
de fournir un beau pretexte aux Critiques, de reprocher aux Historiens
qu’en effet ils ont une sympathie merveilleuse avec les Poetes et qu’ils
ayment aussi bien qu’eux à rapporter des prodiges et des fictions.
Heureux ces deux excellens Poetes, qui travaillent à l’Histoire
de Louis le Grand, toute remplie de prodiges effectifs, car sans donner
dans la fiction ils peuvent satisfaire l’envie dominante qui possede les
Poetes et les Historiens de raconter des choses extraordinaires !
Avec tout cela, Monsieur, je ne suis pas d’avis que l’on chicane l’autorité
des Historiens; je consens que sans avoir égard à leur crédulité,
on croye qu’il a paru des Cometes tout autant qu’ils en marquent et qu’il
est arrivé, dans les années qui ont suivi l’apparition des
Cometes, tout autant de malheurs qu’ils nous en raportent. Je donne les
mains à tout cela: mais aussi c’est tout ce que je vous accorde
et tout ce que vous devez raisonnablement pretendre. Voyons maintenant
à quoi aboutira tout cecy. Je vous defie avec toute votre subtilité
d’en conclurre, que les Cometes ont été ou la cause ou le
signe des malheurs qui ont suivi leur apparition. Ainsi les témoignages
des Historiens se reduisent à prouver uniquement qu’il a paru des
Cometes et qu’en suitte il y a bien eu des desordres dans le monde; ce
qui est bien éloigné de prouver que l’une de ces deux choses
est la cause ou le pronostic de l’autre, à moins qu’on ne veuille
qu’il soit permis à une femme qui ne met jamais la tète à
sa fenetre, à la rue Saint Honoré, sans voir passer des Carrosses,
de s’imaginer qu’elle est la cause pourquoi ces Carrosses passent, ou du
moins qu’elle doit étre un presage à tout le quartier, en
se montrant à sa fenêtre, qu’il passera bien tôt des
Carrosses.
VI
Que les Historiens se plaisent fort aux digressions.
Vous me direz sans doute que les Historiens remarquent positivement
que les Cometes ont été les signes ou même les causes
des ravages qui les ont suivies et par conséquent que leur autorité
va bien plus loin que je ne dis. Point du tout, Monsieur, il se peut faire
qu’ils ont remarqué ce que vous dites, car ils aiment fort à
faire des reflexions et ils poussent quelquefois si loin la moralité,
qu’un Lecteur, mal satisfait de les voir interrompre le fil de l’histoire,
leur dirait volontiers, s’il les tenait, riservate questo per la predica.
L’envie de paroitre savans, jusques dans les choses qui ne sont pas de
leur metier, leur fait aussi faire quelquefois des digressions trés
mal entendues; comme quand Ammian Marcellin[5], à l’occasion d’un
tremblement de terre qui arriva sous l’Empire de Constantius, nous debite
tout son Aristote et tout son Anaxagoras; raisonne à perte de veüe;
cite des Poetes et des Théologiens, et à l’occasion d’une
éclipse de soleil arrivée sous le meme Constantius, se jette[6]
à corps perdu dans les secrets de l’Astronomie, fait des leçons
sur Ptolomée et s’écarte jusques à philosopher sur
la cause des parelies. Mais il ne s’ensuit pas pour cela que les remarques
des Historiens doivent autoriser l’opinion commune, parce qu’elles ne sont
pas sur des choses qui soient du ressort de l’historien. S’il s’agissait
d’un Conseil d’Etat, d’une Negociation de paix, d’une bataille, d’un siege
de ville, etc., le temoignage de l’Histoire pourrait étre decisif,
parce qu’il se peut faire que les Historiens ayent fouillé dans
les Archives et dans les instructions les plus secretes et puisé
dans les plus pures sources de la verité des faits. Mais s’agissant
de l’influence des Astres, et des ressorts invisibles de la nature, Messieurs
les Historiens n’ont plus aucun caractere autorisant et ne doivent étre
plus regardez que comme un simple particulier qui hazarde sa conjecture,
de laquelle il faut faire cas selon le degré de connaissance que
son Autheur s’est acquis dans la Physique. Or, sur ce pied là, Monsieur,
avouez moi que le temoignage des Historiens se reduit à bien peu
de chose, parce qu’ordinairement ils sont fort méchants Physiciens.
VII
De l’autorité de la Tradition.
Apres ce que je viens de dire, il serait superflu de refuter en particulier
le prejugé de la Tradition, car il est visible que si la prevention
où l’on est de tems immemorial, sur le chapitre des Cometes, peut
avoir quelque fondement legitime, il consiste tout entier dans le temoignage
que les Histoires et les autres livres ont rendu sur cela dans tous les
siècles: de sorte que si ce temoignage ne doit être d’aucune
considération, comme je l’ay justifié et comme il paroitra
encore davantage par ce qui me reste à dire, il ne faut plus faire
aucun conte de la multitude des suffrages qui sont fondez là dessus.
Que ne pouvons nous voir ce qui se passe dans l’esprit des hommes lorsqu’ils
choisissent une opinion! Je suis seur que si cela étoit, nous reduirions
le suffrage d’une infinité de gens à l’autorité de
deux ou trois personnes, qui ayant debité une Doctrine que l’on
supposait qu’ils avoient examinée à fond, l’ont persuadée
à plusieurs autres par le prejugé de leur merite et ceux
cy à plusieurs autres, qui ont trouvé mieux leur conte, pour
leur paresse naturelle, à croire tout d’un coup ce qu’on leur disoit
qu’à l’examiner soigneusement[7]. De sorte que le nombre des sectateurs
credules et paresseux s’augmentant de jour en jour a été
un nouvel engagement aux autres hommes de se delivrer de la peine d’examiner
une opinion qu’ils voyoient si generale et qu’ils se persuadoient bonnement
n’étre devenue telle que par la solidité des raisons desquelles
on s’était servi d’abord pour l’établir; et enfin on s’est
veu reduit à la necessité de croire ce que tout le monde
croyoit, de peur de passer pour un factieux qui veut lui seul en savoir
plus que tous les autres et contredire la venerable Antiquité; si
bien qu’il y a eu du merite à n’examiner plus rien et à s’en
reporter à la Tradition. Jugez vous même si cent millions
d’hommes engagez dans quelque sentiment, de la maniere que je viens de
représenter, peuvent le rendre probable et si tout le grand prejugé
qui s’éleve sur la multitude de tant de sectateurs ne doit pas etre
reduit, faisant justice à chaque chose, à l’autorité
de deux ou trois personnes qui apparemment ont examiné ce qu’ils
enseignaient. Souvenez vous, Monsieur, de certaines opinions fabuleuses
à qui l’on a donné la chasse dans ces derniers tems, de quelque
grand nombre de temoins qu’elles fussent appuyées, parce qu’on a
fait voir que ces temoins s’étant copiez les uns les autres, sans
autrement examiner ce qu’ils citoient, ne devoient étre contez que
pour un, et sur ce pied là concluez qu’encore que plusieurs nations
et plusieurs siecles s’accordent à accuser les Cometes de tous les
desastres qui arrivent dans le monde âpres leur apparition, ce n’est
pourtant pas un sentiment d’une plus grande probabilité que s’il
n’y avoit que sept ou huit personnes qui en sussent, parce qu’il n’y a
gueres d’avantage de gens qui croyent ou qui ayent cru cela, âpres
l’avoir bien examiné sur des principes de Philosophie.
VIII
Pourquoi on ne parle point de l’autorite des philosophes.
Au reste, Monsieur, voulez vous savoir pourquoy je n’ay pas mis en
ligne de conte l’authorité des Philosophes, aussi bien que telle
des Poètes et des Historiens: c’est parce que je suis persuadé
que si le temoignage des Philosophes a fait quelque impression sur votre
esprit, c’est seulement à cause qu’il rend la tradition plus generale
et non pas à cause des raisons sur lesquelles il est appuyé.
Vous etes trop habile pour étre la dupe de quelque Philosophe que
ce soit, pourveu qu’il ne vous attaque que par la voye du raisonnement,
et il faut vous rendre cette justice que dans les choses que vous croyez
être du ressort de la raison, vous ne suivez que la raison toute
pure. Ainsi, ce ne sont pas les Philosophes, en tant que Philosophes, qui
ont contribué à vous rendre peuple en cette occasion, puisqu’il
certain que tous leurs raisonnemens, en faveur des malignes influences,
font pitié. Voulez vous donc que je vous dise en qualité
d’ancien Amy, d’ou vient que vous donnez dans une opinion commune sans
consulter l’oracle de la raison? C’est que vous croyez qu’il y a quelque
chose de divin dans tout cecy, comme on l’a dit de certaines maladies,
après le fameux Hippocrate; c’est que vous vous imaginez que le
consentement general de tant de nations dans la suitte de tous les siècles,
ne peut venir que d’une espece d’inspiration, vox populi, vox Dei; c’est
que vous étiez accoutumé par votre caractere de Theologien
à ne plus raisonner, dès que vous croyez qu’il y a du mystere,
ce qui est une docilité fort louable, mais qui ne laisse pas quelquefois
par le trop d’étendue qu’on luy donne, d’empiéter sur les
droits de la raison, comme l’a fort bien remarqué Monsieur Pascal[8];
c’est enfin qu’ayant la conscience timorée vous croyez aisement
que la corruption du monde arme le bras de Dieu des fleaux les plus epouvantables,
lesquels pourtant le bon Dieu ne veut point lancer sur la terre, sans avoir
essayé si les hommes s’amenderont, comme il fit avant que d’envoyer
le Deluge. Tout cela, Monsieur, fait un Sophisme d’autorité à
votre esprit dont vous ne sauriez vous deffendre avec toute l’adresse qui
vous fait si bien demeler les faux raisonnement des Logiciens.
Cela étant, il ne faut pas se promettre de vous detromper en
raisonnant avec vous sur des principes de Philosophie. Il faut vous laisser
là ou bien raisonner sur des principes de pieté et de Religion.
C’est aussi ce que je ferai (car je ne veux pas que vous m’échappiez)
aprés avoir exposé à votre veüe, pour me dédommager
en quelque façon, plusieurs raisons fondées dans le bon sens,
qui convainquent de temerité l’opinion que l’on a touchant l’influence
des Cometes. Devinez, si vous pouvez, quels sont ces principes de pieté
que je vous garde, devinez le, dis-je, si vous pouvez, pendant qu’à
mes heures de loisir je vous preparerai une espece de prelude qui roulera
sur des principes plus communs.
A..., le 15. de Mars 1681.
NOTES
[1] Quidam incredibilium relatu commendationem parant et lectorem aliud
acturum, si per quotidiana duceretur, miraculo excitant. Quidam creduli,
quidam negligentes sunt, quibusdam mendacium obrepit, quibusdam placet.
Illi non evitant, hi appetunt et hoc in commune de tota natione, quae approbare
opus suum et fieri populare non putat posse, nisi illud mendacio aspersit
(Senec. Natur. quaest., lib. 7, cap. 16.)
[2] Yoy. Vossius: De Hùtor. Iatir., p. 98.
[3] Le P. Le Moine: Discours de l’Histoire, chap. 1.
[4] Agathias, in princ. Histor.
[5] Ammian Marcell., Histor., l. 17.
[6] Ammian Marcell., Histor., l. 20.
[7] Unusquisque mavult credere quam judicare: nunquam de vita judicatur,
semper creditur versatque nos et praecipitat traditus per manus error alienisque
perimus exemplis. Sanabimur si modo separemur a coetu. Nunc vero stat contra
rationem defensor mali sui populus. (Seneca, De Vita beata, cap. I.)
[8] Pensées de Monsr. Pascal, ch. 5.